Mais je ne permets ni à M. Martin (du Nord) d’ouvrir mes lettres, ni à M. Conte, directeur des postes, de livrer lâchement les lettres que je lui confie.—Il est des choses qu’il faut respecter, messieurs,—sous peine de ne plus voir en France qu’un seul parti, le parti des gens qui ont du cœur et de l’honnêteté, et de le voir contre vous.
Pour moi,—si une semblable chose m’arrivait,—je poursuivrais par tous les moyens et M. Martin (du Nord) et M. Conte,—quand il me faudrait vendre, pour parvenir à en avoir raison,—jusqu’à mon dernier habit,—jusqu’à la montre que m’a donnée Méry.
Vous n’aurez pas besoin, messieurs, d’ouvrir frauduleusement une lettre pour savoir ce que je pense;—je le dis hautement et je l’imprime,—et je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute l’Europe;—c’est une trahison et une infamie, et je suis à la fois de tous les partis où l’on blâme et où l’on flétrit de semblables actes.
Le prétexte que l’on a pris est que les lettres ouvertes paraissaient contenir des billets de loteries étrangères.
Et comment le savez-vous,—et de quel droit regardez-vous ce que les lettres paraissent contenir?—Vous n’avez qu’un droit: c’est de recevoir le prix des lettres qu’on vous confie; qu’un devoir: c’est de les remettre fidèlement à leur destination.
NOUVELLES DE LA PRÉTENDUE GAIETÉ FRANÇAISE.
Le Français, né malin, créa la guillotine.
Beaucoup de gens ont déjà remarqué qu’on ne s’amusait plus en France.—Cette question, beaucoup plus grave qu’on ne semble le croire, a dû occuper quelques-unes de mes méditations.—Voici les causes que j’en ai trouvées: à cette époque où le gouvernement de la France était une monarchie absolue tempérée par des chansons,—il n’y avait dans les affaires qu’un très-petit nombre de rôles à jouer,—et ces rôles, réservés à certaines castes, une fois remplis, le reste de la nation était réduit naturellement à l’état de spectateurs. Les spectateurs d’une pièce quelconque sont décidés à s’amuser;—s’ils n’en trouvent pas dans la pièce qu’on joue devant eux un prétexte suffisant, ils s’amuseront à se moquer de la pièce, de l’auteur et des acteurs,—ou à les siffler, ou à leur jeter des pommes.
Mais, aujourd’hui, on a fort agrandi le théâtre, et on a supprimé les banquettes et les loges;—il n’y a plus de spectateurs, et tout le monde est acteur,—même ceux qu’on en soupçonne le moins.
Prenez, au hasard, le premier homme que vous rencontrez dans la rue:—il n’est peut-être ni ministre,—ni sous-secrétaire d’État,—ni pair,—ni député;—mais il est peut-être électeur,—car, en moyenne,—chacun des quatre cent cinquante députés a été envoyé à la Chambre par quatre cent cinquante électeurs.—S’il n’est pas électeur, il est membre du conseil d’arrondissement,—ou du conseil municipal,—ou du conseil communal,—ou du conseil de salubrité,—ou de la commission de,—ou de,—ou de,—ou officier supérieur ou inférieur de la garde nationale,—ou sergent, ou caporal,—ou membre du conseil de discipline,—membre de la Légion d’honneur ou aspirant à l’être,—de la Société des naufrages ou de celle d’agriculture,—et si, par hasard, il a trouvé moyen d’échapper à quelqu’un de ces rôles si nombreux,—grâce aux journaux, il est de tel ou tel club,—de telle ou telle société;—ou bien il est, comme bureaucrate,—toujours grâce aux journaux, fonctionnaire indépendant,—ou, comme soldat, baïonnette intelligente.—Si, par hasard, cependant,—après avoir épuisé toutes les questions, vous arrivez à découvrir que l’homme que vous avez arrêté n’est revêtu d’aucun de ces rôles, ne jouit d’aucune de ces parcelles du pouvoir, débris de la puissance royale brisée; s’il n’est rien de rien,—je vous le dis, en vérité, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi Louis-Philippe, cet homme est votre roi.