Le discours de Me Ledru n’est justiciable que du ridicule.—Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’aperçois que le gouvernement constitutionnel est un mensonge.—S’il n’en était pas ainsi, un candidat aurait le droit de dire à des électeurs:
«Messieurs, mon intention est de hacher le roi Louis-Philippe comme chair à pâté.»
Si les électeurs ne sont pas d’avis que le roi soit mis en pâté,—ils ne donnent pas leur voix au candidat,—et tout est fini.
Si, au contraire, ils désirent que le roi Louis-Philippe soit mis en pâté,—vous aurez beau obliger l’avocat à déguiser sa pensée,—il trouvera bien moyen de se faire comprendre;—et non-seulement il aura le vote de ceux qui désirent voir le roi en pâté,—mais aussi de beaucoup de ceux qui ne le veulent pas, et qui auraient voté contre cette motion si le candidat avait pu s’expliquer clairement et sans ambages.
Je ne sais, mais il me semble que, dans la guerre que se font la presse et le gouvernement, ils agissent—comme les seigneurs japonais quand ils ont une affaire d’honneur:—chacun des adversaires se donne à soi-même un coup de couteau,—pour humilier son ennemi par le sang-froid avec lequel il mourra.—J’ai lu cela dans des livres de voyageurs.
Me Ledru se plaint des priviléges,—il fait bon marché de son privilége d’électeur, qui ne lui coûte rien, mais il ne dit mot de sa charge d’avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation, qui lui a coûté trois cent trente mille francs.—A la bonne heure! c’était là une belle offrande à déposer sur l’autel de la patrie.—Mais il y a privilége et privilége,—et c’est, en effet, une hideuse chose que les priviléges dont jouissent les autres.
Me Ledru prend en grand’pitié les parias de la société moderne. Où sont-ils, maître Ledru?—montrez-les du doigt, que je les voie et que je m’attendrisse sur eux avec vous.—Tout le monde aujourd’hui arrive à tout,—comme vous ne l’ignorez;—tenez, maître Ledru, vous en savez un exemple:—Il existe au Palais un avocat que l’on dit petit-fils de Comus, le célèbre prestidigitateur;—ce n’est pas là une origine aristocratique,—je ne lui en fais pas un tort,—je serais plutôt disposé à lui faire un mérite de s’être créé lui-même;—mais cet avocat,—qui est aujourd’hui avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation et député,—doit bien rire en vous entendant parler des parias de la société moderne.
Ah! à propos, maître Ledru,—moi qui prétends que vous aviez le droit de faire votre discours,—je songe qu’il y a quelque chose qui a dû vous gêner un moment,—c’est que comme avocat aux conseils du roi et à la cour de cassation,—vous avez prêté serment de fidélité au roi Louis-Philippe, avant votre discours, et qu’il vous faut maintenant, après le discours, répéter ce même serment de fidélité au roi Louis-Philippe en qualité de député.