Les croix données à la littérature,—ce que je vous dis là n’est pas une plaisanterie,—mais un fait, monsieur Augustin;—les croix données à la littérature ne viennent pas du ministère de l’instruction publique, mais du ministère de l’intérieur, et plus souvent encore du ministère des affaires étrangères, auquel est, en général, attachée la présidence du conseil.
La littérature est aujourd’hui indépendante;—on méprise Boileau et Racine à cause des pensions que leur faisait Louis XIV.—Louis XIV ne trouverait pas aujourd’hui un écrivain qui accepterait une pension de lui. Il n’y a qu’une tache à cette indépendance:—c’est que les écrivains font antichambre chez les directeurs et propriétaires des journaux.
Quand la littérature n’était pas encore affranchie, un bon ouvrage faisait la fortune d’un homme.
Aujourd’hui, il faut travailler et vendre tous les jours;—la plume n’obéit pas à l’esprit, mais à la faim;—on n’a rien à dire, mais on a à dîner.
Les plus grands esprits de ce temps d’indépendance et d’affranchissement sont obligés de délayer leurs plus belles pensées dans des phrases inutiles. Les marchands de ce genre de denrée se sont rendu justice, en avouant qu’ils ne pouvaient reconnaître certainement que l’étendue d’un ouvrage et non point son mérite. Il faut s’arranger pour étaler ce qu’on a d’esprit, de talent et de pensée, sur un nombre de pages suffisant pour en pouvoir vendre toute sa vie.
On fait des chefs-d’œuvre,—comme les cabaretiers font de la soupe le dimanche:—on ajoute toujours de l’eau au bouillon primitif.
On a supprimé la postérité, ce paradis des auteurs tombés ou affamés,—parce qu’il faut manger de son vivant.
Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustin; c’est une petite médisance sur deux grands talents: M. de Balzac et M. Alexandre Dumas sont brouillés.