Il prit son fusil et son carnier, et sortit, affectant le plus possible l’air d’un chasseur déterminé; il se dirigea vers le bord de la mer et marcha sans s’arrêter jusqu’au moment où il ne vit plus ni hommes ni maisons. Là, il s’assit sur une roche et relut la lettre. Le vent lui rafraîchissait délicieusement la tête; cet homme, qui depuis longtemps renfermait tant de poésie dans son cœur, la laissait s’échapper en pensées d’amour et d’espérance.

Cette nonchalance de l’âme venait de cesser tout à coup; il sentait renaître en lui le désir de l’énergie. Il eût voulu se jeter aux genoux de cette femme qui venait ainsi réveiller sa vie et lui dire: «Je t’aime.» Il avait envie de partir, d’aller la chercher. Puis il se rappelait ses livres, il tâchait de se souvenir des passages qui avaient pu la frapper.

—Elle ne me parle pas de mes drames. Peut-être elle ne les connaît pas; il y en a cependant où j’ai parlé de l’amour avec feu et noblesse, un où j’ai jeté mon âme tout entière... Et cependant si, au lieu d’écrire au public, j’avais écrit à elle pour elle, si j’avais su que, dans un point du monde, il y avait une âme qui m’écoutait!

La nuit le surprit dans cette fièvre poétique, il regagna sa demeure à pas lents; quand il entendit le peu de bruit de la ville, quand il vit les premières maisons, tout son enthousiasme tomba; il sourit amèrement et se dit:

—Je suis fou.

Bérénice lui demanda d’un rire goguenard s’il avait fait bonne chasse. Il se crut deviné, et, pour la cacher davantage, il renfonça sa préoccupation dans son cœur, où elle se cramponna. Il répondit que non, qu’il avait été maladroit.

—Et de plus, dit Bérénice, monsieur, n’avait ni poudre ni plomb.

Et elle lui montra la poire à poudre et le sac à plomb oubliés sur la table.

A dîner, il trouva Marthe maussade et ennuyeuse. La pauvre Marthe était tout simplement comme à son ordinaire. Mais il n’était pas fâché d’avoir un prétexte de ne pas dire un mot. Il prit une plume, du papier, puis il fut longtemps sans écrire. Il se leva et arrangea ses cheveux devant un miroir, involontairement; il sentait le besoin d’être beau, même loin d’elle. Puis il se remit à sa place.

—Que vais-je lui dire? Si je me laisse aller à l’influence sous laquelle je suis en ce moment, elle me prendra pour un fou, ou elle s’alarmera de cette amitié subite et passionnée. L’affection qu’elle me témoigne est fondée; elle me connaît, elle. Mais, moi, ne pourra-t-elle pas croire, avec raison, que je serais pour tout autre ce que je suis pour elle? Et, d’ailleurs, sais-je ce qu’elle est? Il faut pourtant répondre. J’aimerais mieux ne pas avoir reçu cette lettre; je n’ai plus dans la tête que confusion et incertitude.