Cependant, après s’être tenu quelque temps à la fenêtre et à l’air, il revint à sa place et écrivit. D’abord il imagina de lui raconter toute sa vie, puis il déchira la page.

—Il faut garder l’auréole poétique qui me couronne à ses yeux. Elle ne comprendrait pas comment je me suis résigné à tout le prosaïsme de la vie que je mène.

Vilhem à MMM.

«Votre lettre, madame, m’arrive dans un moment de découragement et d’abattement profond. Fatigué des amitiés qui m’entourent et qui ont surtout ce défaut de n’être pas des amitiés, je saisis avec empressement l’occasion de dépayser mon cœur. Je vous aimerai de loin, cela me réussira peut-être.

«Je ne sais comment vous écrire. Dans une correspondance ordinaire, vous me parleriez de moi, et je vous parlerais de vous. Mais vous me connaissez, et je ne vous connais pas. Vous me parlez de moi, et il faut répondre de moi. J’aimerais cependant bien pouvoir vous parler de vous.

«Souvent, quand j’écrivais, je m’isolais de la foule, du public, et je me figurais que je racontais mes livres à une femme pour laquelle seule je rêvais de la gloire, pour laquelle seule je voulais mettre en dehors ce qu’il y avait de beau et de noble en moi.

«Cette femme, je ne l’ai pas trouvée; voulez-vous l’être? Je n’écris plus; du moins, je n’écris plus pour le public. J’écrirai pour vous.

«Peut-être vais-je vous paraître me donner beaucoup au hasard; peut-être ne méritez-vous pas ce qu’il y a de bonne affection pour vous dans mon cœur. Mais un instinct secret me pousse vers vous. Je joue mes dernières chances de bonheur avec d’autant plus de confiance que je les croyais perdues, et que, si je me trompe, je serai comme j’étais hier. Aimons-nous donc de loin. Je vous donnerai de ma vie tout ce que j’en pourrai dérober aux ennuis qui m’entourent. Je regarderai comme une précieuse conquête tout ce que j’en pourrai réserver pour vous.

»Répondez-moi, parlez-moi de vous.

»Toujours à la même adresse.»