—Oui, se dit Roger, toujours à la même adresse. Je ne l’aimerais plus, si on soupçonnait le moins du monde notre correspondance. J’aime mieux, d’ailleurs, le mystère dont je suis entouré même à ses yeux. Pourquoi moi-même me livrerais-je plus vite qu’elle? Et puis je suis si près d’elle! si elle est telle qu’elle le dit, cela l’inquiéterait. D’ailleurs, il faudrait lui parler de ma vie actuelle, et peut-être aussi de ma femme, ce que je ferai le moins et le plus tard possible.

Puis il sortit et alla porter sa lettre à la poste, quoiqu’elle ne dût partir que le lendemain et que cette précipitation n’avançât pas son départ d’une minute. Mais il lui semblait que cela le rapprochait d’elle.

Nous n’avons nullement l’intention de discuter les caprices et les fantaisies des amoureux, surtout de ceux qui ne connaissent pas leur maîtresse et sont les plus amoureux de tous.

VI

MMM. à Vilhem.

«Mon ami, que vous êtes bon! Comme votre confiance m’honore et me rend heureuse! J’ai d’abord hésité à envoyer chercher ma lettre; à mesure que le moment approchait où votre réponse pouvait arriver, je l’espérais moins. Je ne demeure pas au Havre, laissez-moi ce mystère qui me protége et qui me donne le courage de vous aimer; ne me demandez pas où je suis, soyez seulement sûr que je pense à vous. Quand on est revenu, je n’osais pas demander si l’on avait une lettre; on me l’a remise, je l’ai prise et je me suis enfermée; je ne pouvais croire, c’est tout au plus si je comprends encore mon bonheur, maintenant que j’ai lu et relu la lettre un million de fois. Je ne m’étais pas trompée sur vous; et cependant, j’étais si fâchée de vous avoir écrit! j’aurais donné tout au monde pour que ma lettre ne vous parvînt pas.

»Oui, c’est avec un indicible bonheur que j’accepte votre amitié; vous verrez comme une femme aime et console. Je suis donc votre sœur, votre amie, je réunirai sur vous seul toutes les tendresses d’une sœur, d’une mère. Laissez-moi vous aimer, acceptez tout ce qu’il y a de dévouement dans mon cœur; après cela, quand vous me connaîtrez mieux, aimez-moi un peu si vous pouvez.

»Mais surtout, je vous le répète, ne cherchez à savoir ni où je suis, ni qui je suis; j’aurais peur de vous et je ne vous aimerais plus. Ma vie était si ennuyée, si triste, si inerte! Rien ne me plaisait ni ne m’intéressait; c’est que je vous avais deviné, mon ami; c’est que je vous attendais, et que tout ce qui n’était pas vous ne pouvait me satisfaire.

»Je vous appelle aujourd’hui mon ami; il y a longtemps que je vous appelle ainsi dans mon cœur; ce nom n’a rien de nouveau ni d’étrange pour moi; mais ne me trouvez-vous pas bien imprudente, et ne fais-je pas mal en agissant comme je fais? Cette terreur qui me glace à la seule pensée qu’on pourrait savoir que je vous écris, vient-elle d’un instinct de retenue et de devoir, ou de la peur qu’on ne me prenne mon bonheur? Mon ami, si j’ai tort, dites-le-moi. Guidez-moi, conseillez-moi, soyez bon, ne me punissez jamais de n’être qu’une pauvre femme ignorante qui n’a peut-être pas assez réfléchi avant de vous écrire.

»Vous voulez que je vous parle de moi; que puis-je vous en dire? Je ne l’ose pas encore: il me semble que ça serait un peu manquer à ma résolution de vous rester inconnue. Cependant, si vous alliez vous faire de moi un portrait qui ne me ressemblât pas, et que vous vous missiez à aimer ce portrait... Je suis jeune, j’ai les cheveux blonds, je passe pour assez jolie... Voilà tout ce que vous saurez.