»Mais vous, mon ami, faites-moi donc un peu votre portrait. Du reste, je suis sûre que je vous ai deviné; vous êtes grand, élancé, vous avez vingt-huit ans, votre chevelure est noire. Je gage que je ne me trompe pas.

»La mer est bien belle au moment où je vous écris. Vous, Parisien, vous ne savez pas que la nature nous donne des fêtes plus splendides que les vôtres. Je vous envoie quelques violettes sèches que j’ai trouvées cachées sous les feuilles dans mon jardin. Ce sont probablement les dernières de l’année.

»Adieu.»

Le soir, Roger remarqua avec mauvaise humeur que sa femme était blonde: il lui semblait qu’elle n’en avait pas le droit; rien n’est choquant comme les ressemblances que se permettent d’avoir les gens qu’on n’aime pas avec les gens qu’on aime. Dans la situation de Roger surtout, cette similitude était tout à fait désagréable et incommode; il ne connaissait pas le visage de sa correspondante, et, quand il voulait se le figurer en esprit, l’idée des cheveux blonds amenait naturellement une ressemblance entre la figure que cherchait à créer sa fantaisie et celle de sa femme. C’était, sans contredit, le plus mauvais tour que le hasard pût lui jouer.

Pour Marthe, elle annonça à Bérénice qu’il fallait, le lendemain, se lever de bonne heure, attendu qu’il y avait à s’occuper de la confection des confitures de coing. Roger fit une moue fort méprisante; ce qui ne veut pas dire qu’il méprisât en elles-mêmes les confitures de coing, lesquelles sont incontestablement les plus spirituelles d’entre les confitures.

VII

MMM. à Vilhem.

«Je vous l’ai dit, cher monsieur Vilhem, je ne serai jamais pour vous rien autre chose qu’une affection; et j’ai regret au mouvement de coquetterie jalouse qui m’a fait vous dire la couleur de mes cheveux. Je veux être pour vous comme les anges du ciel, dont on ne sait pas le sexe, que l’on croit si beaux, sans savoir en quoi consiste leur beauté.

»Mais vous, je veux vous connaître, je veux vous voir et vous suivre en esprit; dites-moi si je me suis trompée dans l’idée que je me suis faite de votre aspect et de votre visage. Dites-moi tout ce qui peut vous rendre plus présent à ma pensée. Racontez-moi vos habitudes, les heures auxquelles vous travaillez. Faites-moi la description de votre cabinet de travail. Je veux savoir les couleurs et les fleurs que vous aimez; travaillez-vous le jour ou la nuit? quelques-uns des personnages que vous mettez en scène dans vos ouvrages sont-ils des portraits ou des fantaisies de votre imagination? Si vous ne me répondez pas bien clairement à toutes ces questions, je me fâche contre vous, et je ne vous aime plus. Il y a surtout une question que j’ai gardée pour la dernière, en forme de post-scriptum, pour deux raisons: d’abord, parce que je n’ose guère la faire; ensuite, parce que c’est peut-être celle dont la solution pique le plus vivement ma curiosité. Parlez-moi de la femme que vous aimez. Je ne comprends pas un poëte sans amour, et vous qui possédez à un si haut degré toutes les facultés du poëte, vous n’aurez pas négligé précisément ce point.

»Il faut encore que vous vous soumettiez à un caprice. Vous recevrez avec cette lettre des plumes que j’ai taillées pour vous. Il faut vous en servir; j’aurai un double plaisir à lire votre ouvrage. Mais, à propos, paresseux, votre dernier porte une date déjà vieille de trois ans. Que faites-vous donc? Vous êtes-vous laissé prendre au tourbillon du monde? Avez-vous oublié ce que vous dites dans un de vos livres: «Le poëte est comme l’aigle, qui ne descend dans la vallée que pour y saisir sa proie, et s’envole avec elle plus près du soleil et du ciel, sur les pics inaccessibles où il a placé son aire.»