Eugène est seul dans l’atelier, seul avec un modèle qui ne parle ni ne bouge. Arthur est parti de bonne heure; tout porte à espérer que, cette fois, il arrivera à l’Arsenal.

Eugène cause tout seul. Tout en peignant, il se donne à lui-même des avis, il se fait des reproches, il s’accorde quelques éloges, il imite les paroles et la voix du maître sous lequel il a étudié, il entremêle ce monologue de réflexions morales.

—N’abusez pas du bitume. Pourquoi peignez-vous sans appui-main?... Où diable sont mes appuis-main? Je ne trouverai jamais mes appuis-main. Il faudrait avoir un rapin pour me donner mes appuis-main. On n’est jamais si mal servi que par soi-même... Ah! vous appelez cela un appui-main? Pourquoi ne prenez-vous pas un essieu de voiture? Voilà une bougie allumée, c’est bien; mais qu’est-ce qu’éclaire votre bougie?... Mettez donc des lumières; vous n’osez pas, vous avez peur. La, la, encore un peu. Ah! maintenant, votre bougie éclaire. N’abusez pas du bitume. Un peu de cinabre... Allons, où est mon cinabre? Qui est-ce qui a pris mon cinabre? Dites-moi, Georges, dit-il au modèle, est-ce vous qui avez mangé mon cinabre? Il me faut absolument du cinabre. Voici bien du vert; mais ce n’est pas la même chose. Si j’avais un rapin, il me chercherait mon cinabre. Il faudra décidément que j’aie un rapin. L’économie est la mère de tous les vices. Ah! voici mon cinabre! Qui diable s’est avisé de le mettre dans un casque? On dérange tout, ici; on met tout en désordre. Qui diable s’est avisé de mettre mon cinabre dans un casque? Allez donc le chercher dans un casque. Je sais fort bien que je l’avais mis dans une botte à l’écuyère... Allons, se dit-il toujours à lui-même, vous prenez peut-être cela pour un œil; si vous regardiez le modèle, vous ne feriez pas de semblables bévues. Qu’est-ce que ce grand œil hébété? Abaissez donc la prunelle; la, encore un peu.

Puis il chante:

Que la peinture est difficile!
Je n’serai jamais qu’un croûton.

—Si tout votre tableau ressemble à cette jambe, il faut vous rendre justice, ce sera le plus mauvais du salon, et vous ne ferez pas mal de mettre en bas: Épicier pinxit... N’abusez pas du bitume... Allons, Georges, vous allez vous reposer; moi, je vais sortir; je reviendrai dans une heure et demie; si l’on vient me demander, dites que je suis allé découvrir les sources du Niger.

Eugène sort. Un commissionnaire monte quelques instants après; il demande Eugène. Georges, qui fume du tabac du Levant dans une pipe turque, le renvoie avec sa lettre.

Cette lettre est d’Arthur.

Voici ce qui lui est arrivé:

Il est sorti, comme nous l’avons dit, de fort bonne heure; il a eu faim et est entré dans un café; au moment de sortir, il s’est aperçu qu’il n’avait pas d’argent. Il s’est fait servir quelque chose et a écrit à Eugène de chercher sa bourse et de la lui envoyer.