«L’élévation de votre esprit et la noblesse de votre cœur peuvent seules me donner la force nécessaire pour l’accomplissement de ce que je crois un devoir.

»Ne me jugez pas sur la première lecture de cette lettre. Ne me condamnez pas à votre haine et à votre mépris, pour une action juste et même généreuse, si j’en mesure le mérite à l’effort qu’elle me coûte.

»Si vous étiez à mes yeux une femme ordinaire, je vous aurais répondu par des lieux communs, je n’aurais pensé qu’à m’enorgueillir d’un dévouement si flatteur pour mon amour-propre et si doux à mon cœur; je me serais laissé aimer de cet amour plein d’un noble abandon; j’aurais couru les risques de n’y pas répondre dignement, mais j’aurais profité du plaisir et du bonheur qu’il m’offre.

»Mais, dussé-je me perdre dans votre esprit et votre cœur, je vous dois un aveu inusité.

»Vous êtes belle, spirituelle, élégante, admirée, je ne connais même aucune femme qui réunisse ces avantages à un aussi haut degré.

»Je vous aime autant que je peux aimer; mais on ne peut se créer une organisation différente de celle que la nature nous a donnée ou infligée. L’amour pour moi a toujours été un plaisir; depuis que je vous connais, il est devenu un bonheur; mais l’idée de lui donner toute ma vie est au-dessus de mes forces. Ce parti, car je ne pourrais accepter votre dévouement sans vous offrir un amour pareil, a une solennité qui m’épouvante. Le reflet de votre âme m’en donnerait le pouvoir, je le sens, pendant quelque temps; mais tout cela finirait par une lâcheté de ma part, par quelque sottise qui me ferait perdre justement alors votre affection et votre estime.

»Non, je ne suis pas l’homme que vous croyez. J’ai juste assez de présence d’esprit pour me connaître et m’apprécier. Au milieu de qualités assez brillantes, je manque de l’énergie nécessaire pour un sentiment exclusif; il y a en moi quelque chose de vulgaire qui me désole, mais que je ne puis combattre, quelque chose que je n’avoue pas à moi-même et qu’il faut que je vous avoue entièrement.

»Il n’est aucune femme que j’aime, que je désire autant que vous; aucune, je le répète, qui puisse à un semblable degré charmer mon cœur et flatter mon orgueil: eh bien, je renonce à ce que je ne retrouverais jamais, pour en rester digne, eu égard à ce que je suis.

»Jusqu’à présent, j’avais considéré mon défaut de forces comme l’origine de quelques agréments; aujourd’hui, je maudis cette organisation mesquine et méprisable.

»Je n’accepte pas votre dévouement, parce que j’ai bien cherché en moi, et je ne suis pas assez sûr de pouvoir y répondre noblement.