Vers le mois de mai, à l’époque où le chèvrefeuille est en fleur, Lucien, fatigué, malade des plaisirs de l’hiver, arriva une nuit et annonça à Adèle qu’il resterait un mois près d’elle. Elle fut d’abord surprise, interdite, oppressée; elle le regarda de ce regard profondément interrogatif auquel on ne pourrait mentir.
Lucien lui répéta qu’il venait lui demander l’hospitalité pendant un mois.
Alors elle se livra à une joie d’enfant; elle rit, elle pleura, elle couvrit de baisers les mains et les cheveux de son amant; elle fit mille projets pour ce mois, pour lui rendre la maison agréable.
Le lendemain fut employé à examiner le jardin. Il contenait, cultivées avec un soin particulier, toutes les fleurs qu’aimait Lucien. C’est là, sous cette tonnelle de chèvrefeuille, qu’Adèle aimait à relire ses lettres. Sur ce banc de gazon, elle restait souvent, par les belles soirées, à écouter de loin le sourd bourdonnement que le vent apportait par bouffées. Peut-être est-ce le bruit de la ville, de la ville où est Lucien; une partie de ce bruit est causée par la voiture qui le porte à quelque plaisir. Puis elle regardait le ciel avec ses riches étoiles; son âme s’élevait à une vague contemplation, et elle trouvait la force de ne pas être jalouse, de penser avec bonheur que Lucien était heureux. Elle se voyait elle-même comme un ange protecteur, et elle faisait au ciel le serment de ne pas faiblir dans la tâche qu’elle s’était imposée.
Elle voulait que Lucien donnât à manger à ses pigeons, qu’il respirât ses premières roses.
Le troisième jour, le matin, Lucien trouva dans la petite cour un cheval sellé et bridé; il avait été emprunté à l’excellent manège de Pellier, et devait rester dans la maison aussi longtemps que Lucien.
Le soir, après dîner, un petit bateau offrait aux deux amants le plaisir de la promenade. Ils se laissaient dériver entre les saules, et une douce confiance ouvrait leur cœur. Adèle n’avait presque rien à dire; une seule pensée l’occupait: c’était Lucien. Il y avait bien au fond de son cœur le souvenir de quelques heures de chagrin et de découragement, mais elle était résolue à ne pas les avouer à Lucien. Elle se plaisait à se faire raconter ses plaisirs, ses amours même; elle voulait qu’il lui fît le portrait de ses heureuses rivales.
Un soir, comme le bateau s’était arrêté aux branches d’un vieux saule, le calme de la nuit n’était interrompu que par le léger bruissement de l’eau contre les obstacles qu’elle rencontrait. Une douce odeur de jeune feuillage embaumait l’air, les étoiles scintillaient à travers le feuillage, sans nuire au mystère et à l’obscurité.
Adèle, la tête penchée sur la poitrine de Lucien, était si heureuse, qu’elle multipliait ses questions sur les femmes qui l’avaient successivement occupé; semblable au naufragé, qui, jeté à la rive, se retourne, et se plaît à regarder ces lames puissantes qui ont failli cent fois le briser contre les rochers, à écouter leur sinistre mugissement mêlé au sifflement aigu du vent en fureur.
—Parle-moi, dit-elle à Lucien, de celle que tu aimais quand tu vins me voir la dernière fois; où est-elle? l’aimes-tu encore? était-elle jolie?