Le père de Sarah répondit qu’il donnerait volontiers sa fille à Lucien, si l’oncle lui assurait, avant le mariage, une somme qui, réunie à celle qu’il donnait à Sarah, suffirait pour leur faire une existence honorable.
Lucien alla voir son oncle, lui parla pendant deux heures de tout, excepté du sujet qui l’amenait, se leva, se rassit, se releva, et finit par formuler sa demande. L’oncle s’engagea par serment à ne pas lui donner un sou, et le mit à la porte.
Lucien, désespéré, lui écrivit. L’oncle était parti avec sa fille pour un voyage dont on ne pouvait fixer le terme. Lucien s’enferma chez lui, et chercha le moyen le plus convenable de mettre fin à ses jours. Le pistolet... le poison... le charbon... la rivière... avaient des avantages à peu près égaux, et qui se compensaient assez pour qu’on ne pût se décider légèrement. Il était depuis deux jours dans cette situation, lorsqu’un individu entra, et lui remit, de la part de son oncle, un contrat de rente au porteur égal à la somme qu’il avait inutilement demandée à ce bizarre parent.
Il courut chez le père de Sarah.
Sarah était assez contente de se marier; mais il lui importait peu que ce fût avec Lucien ou tout autre. Cette charmante créature n’avait de force intellectuelle que pour se renfermer dans quelques strictes observations de convenance et d’usage.
Lucien eût désiré la voir un peu plus émue; mais il se persuada facilement que la jolie Sarah s’animerait au souffle de l’amour, et qu’on aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette douce innocence, de cette pudeur si craintive, qui ne réservait pas seulement à son heureux époux un premier amour, mais aussi les premières impressions et la primeur de la vie.
Après tout, ou avant tout, si vous l’aimez mieux, Sarah était jolie; elle paraissait une vignette de Tony Johannot, si ce n’est que les vignettes de Tony ont plus de mouvement et d’animation.
Une chose cependant n’allait pas très-bien avec cette poétique figure; Sarah, dans ses conversations avec Lucien, ne répondait à ses expressions d’amour, parfois un peu emphatiques, que par des projets relatifs au confortable de leur maison... Elle précisait combien de pièces il fallait dans leur appartement; elle s’occupait du choix des domestiques; elle faisait faire le linge et donnait des ordres pour l’argenterie, etc.
Un soir, comme Lucien rentrait chez lui, son portier lui dit:
—Monsieur ne loge plus ici: il demeure au nº 15, dans la même rue; voici la clef de son nouvel appartement, que l’on m’a chargé de lui remettre de la part de monsieur son oncle.