«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas! vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.
«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine quelque chose de votre voix.»
XXXI
Vilhem à MMM.
«Laisse-toi donc m’aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le bonheur que le ciel nous envoie. N’as-tu pas assez donné à cet être vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n’a d’intelligence ni dans l’esprit ni dans le cœur, puisqu’il ne sait pas qu’il est le plus heureux des hommes, puisqu’il ne meurt pas de son bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée vient me gonfler le cœur! Il a à lui tout le bonheur, toute la joie qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon cœur, si l’amour y laissait de la place! Que dois-tu donc à ton tyran, à celui qui nous sépare? Tu es à moi, à moi qui sais te comprendre et t’aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence, à moi que le ciel a créé pour t’adorer. Que sont ces liens odieux imaginés par les hommes et dans lesquels nous gémissons l’un et l’autre, auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux âmes pareilles qui se cherchent de loin?
»Je t’aime et je prendrai de toi, de toi qui m’appartiens, tout ce que j’en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t’a causé ma lettre. Ah! si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je baise tes cheveux; si tu connaissais ce délire qui fait que je t’appelle dans mes nuits sans sommeil, et que je te tends les bras dans l’ombre! Oh! je t’en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait fait partie de ton vêtement: un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta robe, de combien de caresses je l’ai chargé!»
XXXII
MMM. à Vilhem.
«Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait une distraction dans ma vie: il est devenu ma vie tout entière; mais, mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.
«Une feuille périodique, qu’un hasard a fait tomber dans mes mains, car je n’en lis jamais, m’apprend qu’on va jouer au Havre une pièce de vous, représentée à Paris il y a quelques années. J’assisterai à la représentation: que mon cœur battra doucement de votre triomphe! que je serai fière et heureuse! Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant que je les entendrai, et, ce jour-là, vous aimerez la gloire.»