XXXIII

Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis longtemps était mort en lui se réveilla; il fut toute la nuit tourmenté de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens.

—Pourvu que ce soit ma meilleure! pourvu que le public capricieux ne change pas d’avis sur ce qu’il a déjà applaudi!

La pièce que l’on devait représenter était celle qui avait obtenu le plus de succès. Mais, comme il se rappelait des vers faibles, d’autres détestables:

—Ah! disait-il, si alors j’avais été aimé d’elle!

Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation n’arriverait jamais; d’autres fois, il aurait voulu pour tout au monde le retarder indéfiniment; un jour, il voulait changer un rôle; un autre jour, supprimer un acte. Il se promettait, du reste, de se tuer si la pièce n’était pas couverte d’applaudissements, et, quand, pour se rassurer, il se rappelait ceux qu’elle avait obtenus lorsqu’elle avait été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu contribuer au succès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque: les amis qu’il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe était fort courte.

Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à prendre un temps, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que voici:

XXXIV

Vilhem à MMM.