«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d’entre les humains?
«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.
»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de notre œuvre.
»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!
»Pourquoi, cher ange, ne vous êtes-vous pas contentée de lire mes livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation scandaleuse et impudique; quand j’écrivis mes livres, je vous avais devinée: c’était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et les mouvements les plus secrets de mon âme; mais, quand on travaille pour le théâtre, on ne peut perdre de vue le public, on est préoccupé de son rire ou de ses applaudissements; on se garderait bien de mettre son cœur à nu devant une foule: il y a des sentiments si délicats, si pleins de pudeur, qu’ils meurent de froid ou de honte sitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre cœur; c’est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée sortie de mon cœur va au vôtre, ne souffrirez-vous pas de voir toute cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? Si nous étions raisonnables, nous n’irions ni l’un ni l’autre à cette représentation.»
XXXV
MMM. à Vilhem.
«Laissez-moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem; laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi par l’intelligence et le génie; laissez-moi entendre ce bruit enivrant des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu’il serre le cœur d’une manière si douce et si douloureuse à la fois; laissez-moi donc m’asseoir avec vous sur votre trône et mettre un instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J’irai à la représentation, et je veux que vous y soyez. C’est la seule volonté que je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d’avoir quelques caprices.»
XXXVI
Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu’il n’était pas sûr d’obtenir; certes, il n’imaginait pas de plus grand bonheur que d’entendre applaudir son nom devant celle qu’il aimait; mais il n’osait envisager la pensée d’une défaite, et il reculait de toute sa puissance devant une pareille épreuve.