Voici, du reste, quelle était la lettre que Marthe avait assez perfidement imaginé d’écrire à sa voisine:
«J’espère, ma voisine, que vous n’avez pas oublié que je vous attends ce soir; je suis d’autant plus charmée de vous voir, que c’est un plaisir que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la soirée plus agréable; le lieutenant de la douane doit nous chanter de nouvelles romances qu’il a reçues de Paris.»
A quoi la voisine répondit, comme Marthe s’y attendait bien:
«Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation; mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et me torture tellement que j’ai peine à ne pas crier. Vous avez mauvaise grâce à vous prendre à moi de la rareté de nos entrevues; sitôt que ma mauvaise santé me le permettra, j’irai m’excuser et vous remercier.»
Marthe montra cette lettre à Roger comme il s’approchait d’elle, sa cravate à la main.
—Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas moins inconsolable; car je ne crois pas aux migraines... des autres. J’irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu’elle est plus malade qu’elle ne le dit.
—Je prendrai la liberté d’être précisément d’un avis opposé au vôtre, chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus disposée à exagérer son mal qu’à l’atténuer. Vous seriez bien bonne..., continua-t-il en présentant sa cravate.
Marthe l’interrompit.
—Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez bien envie de me contrarier; c’est quand vous me voyez mortellement inquiète sur une personne que j’aime, que vous vous imaginez d’en dire du mal.
—Mais, chère Marthe, il n’est pas probable que le danger ait augmenté depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que la contradiction; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à l’exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.