—Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l’idée que ma sœur doit venir aujourd’hui? Loin de là, elle est indisposée et me prie d’aller la voir.
—Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j’ai invité le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.
—Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l’emploi de mes soirées? et n’auriez-vous pas dû me consulter un peu sur les plaisirs dont vous voulez m’accabler?
—J’ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une impolitesse sans risquer de s’en faire d’irréconciliables ennemis. Il faudra les recevoir.
Marthe ne répondit pas à cette sorte d’injonction: non qu’elle s’y soumît, mais, au contraire, parce qu’elle avait besoin du plus profond recueillement pour aviser aux moyens de s’y dérober.
Roger n’insista pas non plus, parce qu’il méditait également le moyen de rendre vraie l’invitation qui n’existait que dans sa tête. Tous deux se séparèrent en état d’hostilité latente, et prêts à engager le combat.
Roger courut chez le voisin.
Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour donner encore un peu de jalousie à son vieux mari; elle avait, du reste, quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un lieutenant de douane.
—Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation sans cérémonie, ainsi qu’on peut le faire à un homme indulgent et spirituel comme vous. Ma femme attendait sa sœur, qui est indisposée; elle m’avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous prier à prendre le thé aujourd’hui avec elle, et je ne viens qu’aujourd’hui. Elle ne me pardonnerait pas d’avoir si mal fait sa commission; il faut donc que vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai, d’après son intention, engagés il y a plusieurs jours.
Comme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice, qui venait de la part de sa maîtresse; il se félicita de sa promptitude d’exécution, et rentra chez lui pour tâcher d’obtenir de Marthe elle-même qu’elle ourlât sa cravate noire.