—Non.
—Pourquoi cela?
—Je n’en avais pas envie; mais j’aime mieux boire que de donner des raisons.
—Allons, partons.
Et l’on se dirigea vers le théâtre.
Toute la salle était envahie; les deux amis errèrent dans les couloirs sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l’ouverture, on les poussa dans une loge où il restait une place pour eux deux.
Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le caractère n’en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient: Silence! deux acteurs entrèrent; mais il fut impossible d’entendre leurs premières paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta silencieusement. L’actrice n’était pas jolie; Roger établit dans son esprit qu’une actrice n’a pas le droit ne pas être jolie.
Nous sommes un peu sur ce point de l’avis de Roger; on ne saurait être trop exigeant pour les artistes médiocres: ce sont les seuls qui ne se découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le public de les décourager. Dans les cinq francs qu’on donne pour voir une pièce, il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte la beauté des actrices.
En outre, elle n’était pas bien habillée, sa toilette la faisait ressembler à une marchande endimanchée; elle n’avait pu saisir la nuance de distinction élégante que l’auteur avait donnée au personnage. Et l’acteur, comme il ignorait l’art de faire ressortir un mot spirituel! comme il était guindé, prétentieux, maniéré! comme il était intéressé bien moins à la pièce qu’au succès qu’aurait sa cravate! une cravate avec laquelle il n’avait pas encore joué.
Comme il tournait les yeux vers les avant-scènes avec cette préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu’à l’hôpital, d’une grande dame qui, subitement éprise de sa bonne mine, l’invite à un souper exquis, à la suite duquel elle avoue l’irrésistible empire qu’elle lui a laissé prendre. Et alors l’or, les bijoux, les riches costumes pleuvent sur l’artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre qu’en calèche; car la grande dame l’épouse, peut-être grâce aux progrès de la civilisation.