—J’ai une idée; je vais prendre un brevet pour qu’on ne me la vole pas. Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur; je vais la mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre dans le nez. En deux ou trois ans, cela leur ôtera l’odorat. Je vais la couper en menus brins, et je proposerai aux gens d’en aspirer la fumée; d’abord cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des tranchées; mais ils finiront par s’y habituer. Tout ce que je demande, c’est le privilège de vendre seul; et j’offre pour ce privilège de payer, chaque année, quatre-vingts millions à l’État.

On aurait pris l’homme pour un fou, et son idée pour la plus grande extravagance possible.

—Pourquoi, lui aurait-on dit, n’ouvrez-vous pas boutique pour y vendre des coups de bâton? Vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.

Eh bien, le tabac rapporte à l’État plus de quatre-vingts millions.

Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation qui s’en fait aujourd’hui: la politique et la littérature. La littérature, qui est allée demander ses inspirations en Orient, où on fume toujours, et à l’Allemagne, où on fume davantage encore; la politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer comme les vieux grognards.

Quatre-vingts millions, c’est un gros revenu; mais c’est un revenu comme je voudrais voir tous les autres revenus de l’État. Je voudrais qu’on reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au peuple le pain, la viande, le sel, etc.

Voici ce que rapportent en un an à l’Angleterre, des objets non indispensables, justement imposés:

fr.c.
Domestiques mâles portant livrée.5,880,58375
Gardes-chasses.7,658»
Carrosses à quatre roues.4,172,056»
Chevaux de carrosse.7,274,45310
Chevaux de course.97,91258
Poudre à poudrer.156,53895
Armoiries sur les voitures.1,646,700»
Impôts sur les chiens de luxe.4,088,84750
Etc., etc., etc.

Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs de l’État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés, auxquels on en demande énormément, en promettent beaucoup et en enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr, donnés, à des gens qui n’en ont pas besoin; car les députés n’ont à promettre qu’à des électeurs, et tout électeur paye deux cents francs de contributions.

Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et les louent presque toujours, ce qui est toléré.