Celles qui sont adroites attendent que l’objet d’une pareille préférence soit parti de la boutique pour l’offrir à un autre.
Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se défier dans les bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D’autres, plus habiles, ne mettent rien dans leurs poches: ils prennent un cigare de cinq sous et un de deux sous, et, en faisant leur choix, ils ont soin de mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres; un ami, entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye naturellement deux sous.
Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante.
—J’ai, dit-il, un bon moyen: je vais demander en même temps quelque chose d’énorme, qu’il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on s’empressera de me donner le bureau de tabac; je vais demander un bureau et la pairie.
Le député a été attrapé: on l’a nommé pair de France.
Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer les passants, on comprend très-bien qu’on y tende les amorces les plus friandes pour la passion que chacune de ces boutiques tend à exploiter: le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon ami Pelvilaid, de Meudon; le marchand de nouveautés doit allumer les désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y joint, depuis quelques années, l’annonce du bon marché. Ainsi, comme je vous le disais l’autre jour, telle femme qui passait autrefois devant ces boutiques en détournant la tête, parce qu’il lui manquait mille francs pour être élégante, s’y arrête aujourd’hui, et ne peut s’en arracher, parce qu’il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser en duchesse. Certes, elle n’a pas plus les trente francs que les mille, mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de ces étalages séducteurs! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières sortent de l’ouvrage, à la fin d’une journée dont le travail aura peine à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques des marchands de nouveautés.
Là aussi, vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres d’un joaillier ou d’un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d’hermine ou des châles de cachemire, dont l’étiquette est si rassurante.
Et vous entendez murmurer aux oreilles:
—Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l’offrir.
De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive souvent, à nous autres pêcheurs des côtes de Normandie: nous jetons une ligne amorcée, un merlan mange notre amorce et se prend à l’hameçon; un congre survient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l’acheteur; l’étalage des marchands de nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue des deux passions qu’il exploite.