Mais à quoi sert aux changeurs d’étaler aux yeux tant de billets de banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de ducats et de quadruples, tant d’or dans de grossières sébiles de bois? contraste qui augmente encore l’air de la profusion, comme quand on dit de quelqu’un qu’il remue l’or à la pelle. Il semble que, dans ces boutiques, on a trop d’or, qu’on n’en sait que faire, qu’on n’en prend aucun soin, qu’on en met dans des écuelles. Les changeurs pensent-ils qu’on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et bien gravée? supposent-ils qu’un passant s’arrête et s’écrie:
—Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen! je vais l’acheter bien vite.
Ou encore, à l’aspect des louis:
—Ah! comme le roi Louis-Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à gauche! Combien, ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n’ont pas autant de physionomie.
Il me paraît évident que ce n’est pas pour cela qu’on entre chez les changeurs; d’ailleurs, tous leurs portraits du roi sont semblables, tous leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n’avez aucune autre raison d’entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez besoin de changer des billets contre de l’argent, ou de l’argent contre de l’or.
Cet étalage ne peut donc avoir qu’un résultat: ce n’est pas une amorce pour les chalands, c’en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal, qu’on a appelé vil parce qu’il rend vils ceux qui le désirent, ce métal exerce une telle fascination, qu’il change en voleurs des gens qui n’étaient que pauvres.
En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre marchand, on ne peut voler qu’un châle, chez celui-ci un pain; mais, chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce qu’il y a dans les autres boutiques; vous faites vôtres toutes les choses qui se vendent, même celles qui n’ont pas de valeur quand elles sont achetées.
Une poignée de cet or, et, vous qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous êtes entouré, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout donner à ceux que vous aimez.
Il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’autorité défendît aux changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour d’autres; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend bien assez de piéges.
Si l’on a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable étalage sans qu’il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on comprendra plus difficilement encore que d’autres marchands ornent leurs boutiques d’objets qui ne peuvent que dégoûter les passants précisément de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.