Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.
Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de ce sang qui tombe goutte à goutte.
Ce n’était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.
Quelque esprit élégant a pensé que c’était en soi-même quelque chose d’assez triste qu’un cadavre, que cela avait besoin d’être orné et égayé de quelques agréments.
Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et des figures sur les cadavres dépouillés! rien n’est plus varié que cette peinture au sang.
Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l’Amour et à l’Amitié, l’empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa lorgnette de l’autre main.
Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier; Robert Macaire et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de leur aventureuse existence.
On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de graisse!
De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes. Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne pour plusieurs jours l’horreur de la viande. Il n’y aurait donc pour personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards, de façon à ce qu’ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les boutiques; pour ma part, je n’aime pas à voir le sang si gai.
L’homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal, le loup, l’hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l’homme lui-même, seulement à mesure qu’ils ont faim. Ils ne pensent pas d’avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils n’ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.