Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de celui-ci, l’aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et tendre, qui dit à ses convives:
—Je vous envoie l’aile de ce poulet; il est très-tendre, on l’a tué hier au soir; mangez de ces côtelettes d’agneaux, elles sont saignantes.
J’aime beaucoup que l’on écarte par tous les moyens le souvenir que tout ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des cadavres.
Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des animaux devenus aliments. Sur la table, le bœuf s’appelle bouilli; la poule, volaille; d’autres animaux, gibier: mais cela n’a pas été compris, et il n’est pas de bel air de dire bouilli.
Quelques esprits grossiers ont, au contraire, inventé de laisser à la perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.
Depuis assez longtemps que le monde existe, c’est-à-dire depuis que quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu’aurait pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait été faite.
On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations ressemblent à celles qu’on apprend dans les grammaires anglaises, et que nous trouvons ridicules. Exemple. Si l’on vous dit: «Comment vous portez-vous?» vous répondez: «Bien; et vous?» Si c’est vous qui dites: «Comment vous portez-vous?» on vous répond: «Bien; et vous?» Cependant les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes, n’étant qu’un échange de formules, il n’y a pas d’inconvénients à ce qu’on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde comporte des semblants de jugements et de pensées qu’il est fort singulier de trouver dans la mémoire.
Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on sait d’avance.
Jamais on n’a mangé une gibelotte à la campagne sans qu’il se trouve quelqu’un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n’est pas une gibelotte de chat.
Il m’est quelquefois arrivé de chercher d’avance, d’après la physionomie des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait partie de l’assaisonnement, et est plus nécessaire à la gibelotte que le lapin lui-même.