Si, avant cette invention, un homme s'était trouvé qui dit: Cherchons un moyen de faire entrer dans les coffres de l'État un impôt volontaire de plusieurs millions par an; il s'agit de vendre aux gens quelque chose dont tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse pas se passer. Il y a, en Amérique, une plante essentiellement vénéneuse; si vous exprimez de son feuillage une huile empyreumatique, une seule goutte fait périr un animal dans d'horribles convulsions. Offrons cette plante en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre; nous la vendrons très-cher; nous dirons aux gens de se fourrer la poudre dans le nez.

—Vous les y forcerez par une loi?

—Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. Pour celui qui sera haché, nous leur dirons d'en respirer et d'en avaler un peu la fumée.

—Mais ils mourront?

—Non, ils seront un peu pâles; ils auront des maux d'estomac, des vertiges, quelquefois des coliques et des vomissements de sang, quelques douleurs de poitrine, voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit: L'habitude est une seconde nature; on n'a pas dit assez: l'homme est comme ce couteau auquel on avait changé successivement trois fois la lame et deux fois le manche; il n'y a plus pour l'homme de nature, il n'y a que les habitudes. Les gens d'ailleurs feront comme Mithridate, roi de Pont, qui s'était habitué à prendre du poison.

La première fois qu'on fumera du tabac, on aura des maux de cœur, des nausées, des vertiges, des coliques, des sueurs froides; mais cela diminuera un peu; et, avec le temps, on s'y accoutumera au point de n'éprouver plus ces accidents que de temps à autre, et seulement quand on fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand on sera mal disposé, ou dans cinq ou six autres cas.

Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront un peu mauvais, perdront l'odorat, et établiront dans leur nez une sorte de vésicatoire perpétuel.

—Ah çà, cela sent donc bien bon?

—Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis donc que nous vendrons cela très-cher, que nous nous en réserverons le monopole.

—Mon bon ami, aurait-on dit à l'homme assez insensé pour tenir un pareil langage, personne ne vous disputera le privilège de vendre une denrée qui n'aura pas d'acheteurs. Il y aurait de meilleures chances d'ouvrir une boutique et d'écrire dessus: