En cherchant bien, même, on trouverait que chaque lettre isolément a servi de sujet au moins à quelques saugrenuités; on sait l'histoire de deux maîtres d'école, auxquels un roi fit couper les oreilles parce qu'ils refusaient d'adopter deux lettres ajoutées à l'alphabet par ce prince aussi cruel qu'ils étaient bêtes. On sait qu'il y a deux cents volumes écrits, plusieurs conciles tenus, de longues persécutions faites et subies, des morts et des tortures pour une diphtongue ajoutée ou retranchée au Credo. On sait les disputes et les haines soulevées à propos de la prononciation réelle de la lettre k.

La lettre a, qui commence tout dictionnaire, n'est-elle pas la troisième personne du verbe avoir; avoir n'est-il pas la racine d'avarice? Combien faudrait-il de volumes pour dire les lâchetés et les crimes commis pour avoir!

Si vous ne voulez vous occuper que des sottises, vous trouverez tout d'abord ce mensonge que les hommes se font à eux-mêmes, pour se cacher la brièveté de la vie et le ridicule de leurs efforts, de leurs travaux, de leurs ambitions. «Il a trente ans» pour dire au contraire qu'il y a trente ans qu'on n'a plus; trente ans qu'on a dépensés du nombre mystérieux qui nous a été donné, etc., etc., etc.

En suivant les mots un à un, vous ne tarderiez pas à arriver au mot abeille. On ferait un gros volume rien que des sottises que les hommes ont dites au sujet des abeilles; c'est en songeant aux abeilles que m'est venue l'idée de ce dictionnaire, qu'il faudrait intituler: Dictionnaire misanthropique ou Histoire par ordre alphabétique des sottises et des méchancetés de l'homme.

Il y a cependant une part à faire: beaucoup des sottises dites sur les abeilles ne l'ont pas été par les modernes, parce que les anciens avaient abusé de leur position pour les dire avant eux. Les modernes n'ont pu que les répéter et les enseigner dans les colléges, comme ils font encore aujourd'hui. Vous avez, mon ami, passé dix ans, comme moi, comme tout le monde, à apprendre le latin. Pendant cinq ou six ans, il a été pour vous question de Virgile, et toujours avec un sentiment d'admiration sans bornes et sans restriction; pendant six années, c'est-à-dire, selon les usages des colléges, pendant six professeurs. Jamais un seul professeur s'est-il avisé de vous faire remarquer que les Bucoliques sont parsemées d'obscénités révoltantes, de basses et ridicules adulations, que les Géorgiques sont tachées d'idées fausses et d'opinions erronées. Il est bien question de cela! des idées, des sentiments! il faut apprendre des mots.

Il m'est venu l'autre jour un homme heureux au possible. Vous savez, mon ami, comme je respecte tous les bonheurs; vous savez quels détours je fais dans la campagne pour ne pas déranger un oiseau qui becquète une graine, pour ne pas réveiller un paysan qui dort sous un arbre. J'ai écouté le récit du bonheur de cet homme. Il fait donner de l'éducation à son fils; non pas une éducation qui apprenne à se contenter de peu, à être ferme et courageux, à être fort et indépendant. Non, il lui fait apprendre le latin.—Je fais bien des sacrifices, me dit-il, mais j'en suis largement récompensé; mon fils est surprenant pour son âge. Je veux que vous le voyiez. Je n'ai pas osé refuser, et il m'a envoyé le petit bonhomme.

Il est entré et m'a salué avec une aisance et un aplomb que je n'ai jamais pu atteindre de ma vie, si ce n'est quand je me trouve vis-à-vis de gens qui me sont hostiles, parce qu'alors ma timidité meurt de peur de devenir une lâcheté.

Je l'ai trouvé maigre et pâle; il n'a ni cette pétulance ni cette fraîcheur de pêche de l'enfance; rien n'est en fleur chez lui, ni son âme ni ses joues; il n'a que treize ans: je l'ai du premier abord trouvé en effet surprenant pour son âge.

J'étais au jardin; j'ai continué à me promener avec lui. Comme nous passions dans un endroit qui est coupé dans le gazon par un ruisseau de deux pieds de large, il m'a quitté et est allé trouver un petit pont pour le franchir; j'ai été presque honteux devant cet enfant d'avoir tout d'abord sauté par dessus. Comme nous arrivions près du gazon de violettes sur lequel est une ruche:—Ah! ah! dit-il:

Aerii mellis cœlestia dona.