Il vient un moment où les ouvrières font une grande opération. La reine a été suffisamment aimée, des soins plus sérieux doivent désormais l'occuper; on fait un massacre général des mâles désormais inutiles et devenus un simple encombrement, et on porte leurs cadavres dehors.—La reine commence à pondre, suivie d'un cortége de mouches ouvrières; elle se promène sur les cellules. Quand, après avoir examiné l'intérieur d'une de ces cellules, elle la trouve à son gré, elle y dépose un œuf et se remet en marche. Pendant ce temps, les ouvrières qui l'entourent la lèchent, la nettoyent et lui offrent du miel au bout de leur petite trompe. Toutes les cellules ne sont pas de la même grandeur; quelques-unes, de la même forme que les cellules ordinaires destinées à serrer les provisions, et à servir de nid aux œufs d'où doivent sortir les abeilles ordinaires, sont plus grandes d'un neuvième que celles-ci; elles seront les berceaux des mâles.—D'autres d'une forme différente, d'une forme arrondie et oblongue, sont destinées à renfermer des œufs qui deviendront des femelles semblables à la reine.
Les abeilles apportent une admirable économie dans l'emploi de la cire: Quelques savants géomètres ont plus d'une fois cherché quelle serait la forme à donner à des cellules qui employât le moins de cire possible, et ils sont arrivés, pour résultat de leur problème, à la forme adoptée par les abeilles. Eh bien, quand il s'agit d'une de ces cellules royales, elles renoncent à toute économie: Une seule de ces cellules emploie autant de cire que cent cinquante cellules ordinaires. La reine choisit pour déposer ses œufs celle de ces trois sortes de cellules qu'elle juge convenable. Ceux des alvéoles qui contiennent la provision de miel sont fermés hermétiquement avec des couvercles de cire: ceux où sont placés les œufs sont découverts: ces œufs sont d'un blanc bleuâtre. Deux jours après, de cet œuf sort un ver; plusieurs fois par jour une abeille ouvrière vient lui apporter à manger. Souvent une abeille passe sur plusieurs cellules avant de s'arrêter: c'est qu'elle a trouvé les vers suffisamment approvisionnés. A mesure que ces vers grandissent, leur nourriture, l'espèce de bouillie qu'on leur donne devient plus substantielle et est composée autrement. Une pâtée toute différente de goût est donnée aux vers qui doivent devenir des reines fécondes. Au bout de six jours, les vers vont se transformer, on ne leur apporte plus de nourriture: les ouvrières les enferment dans leurs loges en y adaptant un couvercle de cire. Le ver ainsi renfermé tapisse sa demeure d'une tenture de soie extrêmement fine, puis subit deux transformations. A la seconde, il est une mouche parfaite.
La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé. D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on remet les cellules eu état de recevoir un nouvel œuf ou de devenir un magasin à miel.—La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes; elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques semaines, la ruche est-elle fort peuplée.
Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas travailler.—Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son peuple;—déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son cœur entre les gâteaux de cire.
Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles: alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de leur royale sœur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.
En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous, dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps, l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.
Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait autrefois de ces deux rois. Si l'un était le modèle de toutes les vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout doré; le second, mal mis avait un gros ventre.
Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français, s'explique dans des termes analogues. Il appelle le faux roi le tyran.
«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»