Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:
Holà! gardes à moi!
C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su que Béelzebuth veut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné ce nom. Mais ce n'est pas tout.
«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute, elles l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef, conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent, le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort, étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»
Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent à l'or le même prix que nous.
Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par le rapprochement du second apologue.
Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices si hideux de la seconde,—pas même à ce qu'elle a un gros ventre.—Je vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux reines qui est la plus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux, le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement la jeunesse et la virginité.
Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere...
Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.
Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à l'immobilité.