LETTRE V.
SUR UN ROSIER.

J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses attendent le mois de juin pour s'épanouir.

N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme moi, des teints de lys et de rose dont on affuble les femmes ce qui serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des belles qui sont des roses; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder. Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.

Ce sont des prairies émaillées de fleurs.

De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux disent qu'elles sont de mille couleurs.

Les bords fleuris des ruisseaux!

Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en sait pas davantage. Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le même zéphyr caresse la rose à demi éclose.

Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la rose à demi éclose, à cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué fraîche éclose; et on s'en est tenu là.

Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs roses ou blanches, c'est un glaïeul. Les poëtes en parlent quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à tilleul: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des glaïeuls sous les tilleuls, ce que je ne ferais pour rien au monde dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les tilleuls sous les glaïeuls; cela rimerait aussi bien.