La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant, qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises; elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement on a tant abusé.
Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses; peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.
Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait, restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets des fleurs qu'elle aimait: des œillets, des juliennes, des tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa sainte idée, et on la relâcha.
Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je pouvais voir un arbre!»
La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.
Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des œillets.
L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur, se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit remplir sa chambre de tubéreuses.
Vale.