Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle chrysis. J'ose à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.
C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un œuf, d'où sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle ne verra jamais.
Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais, plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser le pollen des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.
Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille solitaire; elle va pondre dans son nid; son œuf à elle doit éclore plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui, lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.
La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle entre.
Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort; mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.
L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions; puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.
La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue, se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de son ennemie?
Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son œuf dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement: par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois, l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle, maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger. Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.