—Mais, enfin, c'est donc un mystère bien terrible?—Vous allez en juger: Cette tulipe... que nous continuerons à appeler Rebecca, était en la possession d'un homme qui l'avait payée fort cher,—surtout parce que, sachant qu'il y en avait une autre en Hollande, il était allé l'acheter et l'avait écrasée sous les pieds pour rendre la sienne unique.—Tous les ans, elle excitait l'envie des nombreux amateurs qui vont voir sa collection; tout les ans, il avait soin de détruire les cayeux qui se formaient autour de l'oignon et qui auraient pu la reproduire.—Pour moi, Monsieur, je n'ose pas vous dire tout ce que je lui avais offert pour un de ces cayeux qu'il pile tous les ans dans un mortier...; j'aurais engagé mon bien, compromis l'avenir de mes enfants.

Je ne regardais plus ma collection;—mes plus belles tulipes ne pouvaient me consoler de ne pas avoir celle... celle que je ne dois pas nommer. En vain,—mon ami,—dois-je appeler ainsi un homme qui me laissait dépérir sans pitié;—en vain mon ami me disait: Venez la voir tant que vous voudrez.—J'y allais, je m'asseyais devant des heures entières; on ne me laissait jamais seul avec elle,—on eut craint sans doute ma passion. En effet, je l'aurais peut-être volée, je l'aurais peut-être arrosée d'une substance délétère pour la faire périr;—au moins elle n'aurait plus existé, et je n'aurais pas eu de remords. Quand Gygès tua Candaule pour avoir sa femme,—tout le monde donna tort au roi Candaule—qui avait voulu la faire voir à Gygès toute nue, sortant du bain.—On n'a qu'à ne pas montrer la tulipe.—J'arrivai à un tel état de désespoir,—qu'une année je ne plantai pas mes tulipes,—mes chères tulipes.—Mon jardinier eut pitié d'elles et peut-être de moi,—et le rustre... je le lui pardonne,—car il les a sauvées,—les planta au hasard,—dans une terre vulgaire.

—Mais enfin, comment avez-vous eu cette tulipe?—Voilà la chose... Je n'ai pas tout-à-fait imité Gygès, quoique mon ami ne se fût pas montré plus délicat que Candaule;—mais cependant j'ai fait un crime... J'ai fait voler un cayeu.—Candaule a un neveu... Ce neveu, qui attend tout de son oncle, lequel est fort riche, l'aide à planter et à déplanter ses tulipes, et affecte pour ces plantes une admiration qu'il n'a pas, le malheureux! mais sans laquelle son oncle ne supporterait pas même sa présence.—L'oncle est riche, mais il n'est pas d'avis que les jeunes gens aient beaucoup d'argent... Le neveu avait contracté une dette qui le tourmentait beaucoup... Son créancier le menaçait de faire sa réclamation à son oncle.—Il s'adressa à moi, et me supplia de le tirer d'embarras. Je fus cruel, monsieur: je refusai net.—Je me plus à lui exagérer la colère où serait son oncle quand il aurait appris l'incartade. Je le désespérai bien,—puis je lui dis: «Cependant, si tu veux, je te donnerai l'argent dont tu as besoin.»

—Oh! s'écria-t-il,—vous me sauvez la vie.

—Oui, mais à une condition.

—A mille, si vous voulez.

—Non, une seule.—Tu me donneras un cayeu de... la tulipe en question.

Il recula d'horreur à cette proposition.—Mon oncle me chassera, —s'écria-t-il,—me chassera et me déshéritera.

—Oui, mais il ne le saura pas,—tandis qu'il saura certainement que tu as fait des dettes.

—Mais s'il le savait jamais!