Vale.

LETTRE LII.

Si j'ai quelquefois l'air de préférer aux hommes les arbres et les plantes, je ne vous en donnerai pas seulement pour raison que je dois aux arbres et aux fleurs des plaisirs sans cesse renaissants, et que les hommes, à bien peu d'exceptions près, m'ont toujours été des obstacles ou des ennemis; mais vous connaissez trop le cœur humain pour trouver cette raison bonne, et personne autant que moi n'aurait mauvaise grâce à prétendre, et surtout à vous, que nos affections et nos antipathies sont en raison directe du bien ou du mal que nous avons reçu des personnes ou des objets qui les font naître: moi qui ai donné toute ma vie à quelqu'un qui m'a fait tant de mal; vous qui aimez tant le melon, qui n'a jamais manqué de vous donner d'horribles crampes d'estomac.

J'aime les arbres et les plantes surtout parce que les uns et les autres se montrent sans cesse ce qu'ils sont, de près ou de loin, l'été ou l'hiver. J'aperçois de loin un arbre chargé de fleurs d'un blanc mat, je sais que c'est un cerisier; je sais ce que j'ai à attendre de lui; je sais que son riche panache s'effeuillera sous les pluies tièdes, et sous les haleines du vent, après quoi il se couvrira de belles feuilles luisantes, entre lesquelles grossiront des fruits d'abord verts, puis rouges, que me disputeront les oiseaux, puis ces feuilles deviendront vermeilles et tomberont.

Si l'arbre a des fleurs roses, je sais qu'il me donnera des pêches veloutées au mois de septembre, je sais que ses feuilles sont amères.

Mais voici une plante qui grimpe après un treillage, l'été elle a de petites fleurs violettes en étoile, auxquelles succèdent des girandoles de fruits d'abord de la couleur de l'émeraude, puis ensuite de la couleur du corail; je sais que je n'en dois rien attendre de plus qu'un plaisir pour les yeux et que ses baies si éclatantes sont empoisonnées.

Si je plante dans la terre un oignon de jacynthe, je sais quelle couleur et quel parfum j'en dois attendre; de même si je sème des graines, elles me donneront les couleurs et les odeurs qu'elles me promettent.

Pour ce qui est des hommes, c'est bien différent.