O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis
Numina.

«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses jardins.»

Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérations politiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.

Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de lance.

Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques telles que la violette, l'impériale, l'œillet rouge, etc., qui ont été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et généralement placées sous la surveillance attentive de la police, considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans plusieurs conspirations.

Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir chacune en sa saison.

Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à quelques-uns. On les appelle criocères. Quand on en tient un, pressé dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux contre les fourreaux de ses ailes.

Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a été d'abord une sorte de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps, cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche, s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui, richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque chose à faire, elles pondent des œufs d'abord rougeâtres, puis bruns et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur est nécessaire.