—Pourquoi cela, Monsieur?

—Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?

—Oui, Monsieur, je la possède seul.

—J'en suis enchanté, Monsieur.

—Et pourquoi cela, Monsieur?

—Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer souvent.

Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est le pavot; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées, comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait conserver la dignité que lui prête Ovide,

Os homini sublime dedit, cœlumque tueri
Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;

cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout d'un quart-d'heure.

Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe? N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais, tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis comme ceux des autres fleurs.