Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales des roses se recouvrent les uns les autres par portion de leurs côtés; le liseron est roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc. Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles du syringa sont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'aconit le sont dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles du groseiller sont plissées comme un éventail; celles de l'abricotier sont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.
Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été; elles se sont cachées profondément sous terre.
Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs graines, petits œufs fécondés que couvent les premiers rayons du soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme les jacynthes, les glaïeuls, les narcisses, les réunissent en pointes serrées et se font facilement passage; les narcisses et les glaïeuls en appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame aplatie; les jacynthes enferment leur fleur, déjà formée, dans trois feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une seule pointe; d'autres, comme les pivoines, enveloppent leurs premiers bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.
Mais comment feront les anémones dont les feuilles sont larges, profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre, auquel tient la feuille plissée, est tiré par en haut sans qu'elle soit froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et s'étale.
Revenons à notre pavot.
Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet. Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.
La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.
Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est celle du daphné-lauréole qui vient dans les bois, et qui porte de charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.
Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, et que s'il se trouve plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens opposé.
Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez: