Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois du cornouiller est d'un rouge éclatant, celui du frêne doré est jaune, les branches du genêt d'Espagne sont du vert de l'émeraude, le tronc du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur les tilleuls, pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a un framboisier que les jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide; quelques érables ont leurs branches vertes; le noyer d'Amérique est noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre la rose de Noël, l'ellébore noir épanouit ses fleurs semblables à des roses simples, blanches ou roses pâle; le tussillage odorant, l'héliotrope d'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de vanille.
Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge s'approche des maisons en voltigeant, le calycanthe du Japon ouvre sur celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfum qui rappelle à la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au printemps.
Qui va paraître avec le mois de février? les coudriers laissent pendre leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; le daphné-lauréole, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt suivi d'un autre daphné qu'on appelle bois gentil et qui a des fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches; l'hépatique ouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé; c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.
Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau le pas d'âne ouvre ses houppes dorées; les primevères fleurissent sur la terre et les giroflées jaunes sur les murs; les crocus ouvrent dans le gazon, parmi les étoiles blanches des paquerettes, comme de petits lis, leurs corolles jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne; puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.
La jacynthe ouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à une autre représentation.
Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente représentations semblables.
Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir, arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure, aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; les reines marguerites, la vraie fleur de l'automne, sont remplacées par les dahlias, les dahlias par les asters, les asters se fanent à l'apparition des chrysanthèmes de l'Inde. Il y a une variété de chrysanthèmes à petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la marche.
Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des œufs; les insectes pondent leurs œufs qui sont des graines; après quoi refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt, c'est un monde avec ses habitants.
Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire vous sert mal, restez là seulement une journée, voyez comme tout passe devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de la journée comme je viens de faire celui de l'année.