LETTRE X.

Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.

Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on les manque.

Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver. Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au hasard.

Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni parfum.

Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant, n'importe quoi.

Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et réelle pour les autres.

Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les paquerettes de mon gazon.