D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes, ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait. A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix, voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui sont roses.—L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes blanches et des émeraudes jaunes.—La topaze, que vous croyez obligée d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et d'autres presque bleues.—Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé; demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors, par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or, feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que bleu ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et bleu clair, comme on a dit la dièse ou si bémol. Je ne sais si les musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le bleu bécarre, le vrai bleu, le bleu naturel? On ne peut donc faire comprendre les couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat; mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le myosotis (ne m'oubliez pas), la bourrache, la cynoglosse, la sauge étalée (salvia patens), la commeline tubéreuse, le bluet des champs, la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles, la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des nuances particulières.

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches: un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici, je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.