Certains petits trèfles traçants, le chiendent, les orties, le mouron couvrent la terre en quelques semaines, en telle profusion qu'elles semblent en vouloir dévorer les sucs, pour qu'il ne reste rien aux étrangères; elles affament et étouffent les plantes basses; les arbres que nous avons imposés au sol semblent braver leurs efforts; mais le lierre grimpe lentement de leurs pieds à leurs cimes, les étreint, les domine triomphalement de ses vertes guirlandes: l'arbre dès-lors est vaincu, il faudra qu'il succombe; il vient une saison où les arbres ont perdu leurs feuilles; c'est la saison où les grands vents commencent à régner: d'ordinaire leurs branches nues résistent, parce qu'elles ne donnent pas de prises, mais les feuilles serrées du lierre forment une voile qui reçoit le vent, fait ployer l'arbre et le brise; les lichens l'ont aidé, ils ont couvert le tronc et les branches de l'arbre d'une cuirasse qui lui a dérobé les douces influences de la pluie et du soleil; il a perdu beaucoup de sa force, quand le lierre, au moyen du vent, le renverse sur l'herbe.

Les ronces, de leur côté, armées de pointes aiguës, montent à l'assaut des arbrisseaux; semblable à ce géant fils de Tellus, qui lutta contre Hercule, et qui recouvrait ses forces chaque fois qu'il touchait la terre, la ronce prend racine par toutes les parties de ses longs bras qui rencontrent le sol; elle forme des arceaux et des nœuds inextricables; elle les enlace et les étrangle.

Ce n'est pas tout: la révolte s'est propagée parmi les plantes que nous croyions nos alliées ou nos esclaves les plus fidèles et les plus soumises.

L'églantier a fait mourir de faim le roi que nous lui avions imposé; et, autour de la tête séchée et sans couronne du roi détrôné, il élève avec insolence ses rameaux épineux.

L'amandier sur lequel nous avions greffé les pêchers, a refusé sa sève à l'usurpateur; le pêcher est mort, mais l'amandier a produit de nombreux rejetons, ses enfants à lui, qu'il nourrit avec amour.

La pièce d'eau est devenue un marais rempli de grenouilles; l'herbe a disjoint le marbre du bassin; les allées que vous aviez tracées, que vous aviez battues et couvertes de sables, sont aujourd'hui cachées sous une herbe épaisse; tandis que ces pelouses que vous aviez tenues si unies, si pures d'herbes étrangères, ce ray-grass que vous aviez fait venir d'Angleterre; ces pelouses ont été envahies par le trèfle, par la mousse, par toutes sortes de plantes et de champignons.

Tout est changé, tout est détruit, les exilés sont rentrés, les esclaves ont brisé leurs chaînes, les usurpateurs et les tyrans sont détruits, votre jardin est plus sauvage que les champs les plus abandonnés. Il y a une réaction terrible contre l'homme: les plantes indigènes sont dans l'effervescence du triomphe, elles se livrent à des saturnales, à des orgies de végétation et de liberté.

Vale.