LETTRE XIV.

Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire, et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque je la connais et que je l'aime comme elle est.

Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il s'est fait trois cent mille vers pour le moins.

La violette n'est pas modeste.

Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance humble et obscure.

Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?

Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et tailler pour leur arracher leur éclat?

Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se trouvent que dans les gouffres de la mer.

Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste! voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la pourpre, la violette modeste!