On a fait sur les fourmis bien des contes, on a inventé, imaginé des fables; on a entassé les mensonges, et, dans le récit des merveilles fausses qu'on a racontées, on est resté fort au-dessous des merveilles véritables.
Les fourmis n'ont pas de greniers où elles amassent pendant l'été des provisions pour l'hiver.
La Fontaine l'a dit, mais La Fontaine s'est trompé. La Fontaine avait de l'esprit et de la bonhomie, mais il ne connaissait pas du tout les acteurs qu'il mettait en scène: un corbeau ne peut emporter un fromage, et un renard ne le lui disputerait pas. La Fontaine ressemble, sous ce rapport, aux traducteurs qui savent très-bien le latin, et qui traduisent d'excellent latin en mauvais français. On peut leur rappeler avec raison que, pour traduire, il ne suffit pas d'ôter quelque chose d'une langue, qu'il faut encore le remettre dans une autre langue. La Fontaine connaissait les hommes, mais ne connaissait pas les animaux sous la figure desquels il les voulait faire paraître.
Suivons des yeux cette fourmi. Vous souvient-il que nous l'avons déjà rencontrée sous les feuilles d'un rosier blanc, alors qu'en chatouillant les pucerons elle leur faisait rendre une liqueur sucrée dont elle est très avide. Ici elles sont en grand nombre, nous sommes près de la fourmilière.
Trois sortes de fourmis habitent la petite cité souterraine; les femelles, les mâles et le peuple; le peuple n'a pas de sexe et travaille, les mâles et les femelles n'ont à s'occuper que d'amour.
Leur demeure souterraine est faite avec beaucoup d'art, de petites galeries aboutissent de temps à autres a des places plus étendues soutenues par des piliers; tout cela est fait avec la terre et une sorte de bave au moyen de laquelle les fourmis ouvrières forment un mortier.
Voici l'époque des amours. Les mâles et les femelles ont des ailes, car ils doivent quitter la terre, et c'est dans les airs que s'accomplit leur hymen. Bientôt ils redescendent des nuages, comme font beaucoup d'autres amants; les mâles n'ont plus rien à faire et meurent, les femelles ont d'autres soins: d'abord, elles n'ont plus besoin de leurs ailes, elles se les arrachent elles-mêmes, si toutefois elles n'aiment mieux laisser ce soin aux ouvrières qui les leur ont bientôt enlevées. Ce n'est plus le temps, en effet, des frivoles parures et des plaisirs. Les voici entrées dans le sérieux de la vie, il faut rester sur la terre; alors les femelles errent dans leur grotte et laissent tomber au hasard leurs petits œufs, dont les rossignols sont si friands, les ouvrières ramassent ces œufs et les réunissent en tas dans les places qui séparent les galeries. Bientôt les larves éclosent et ne tardent pas à se filer de petites coques: quand arrive le moment où elles doivent en sortir, les ouvrières déchirent les coques et leur facilitent ainsi cette opération, puis elles étendent et lissent soigneusement les ailes des mâles et des femelles. De ces œufs il naît, en effet, des fourmis de l'un et de l'autre sexe, et aussi des ouvrières qui n'ont pas d'ailes: pendant quelques jours on apporte à manger aux nouveau-nés, puis on les laisse sortir.
Il y a des espèces de fourmis qui ne sortent guère de leurs demeures, mais celles-ci sont semblables aux peuples pasteurs, elles creusent leur fourmilière au-dessous des racines de certaines herbes aimées des pucerons, puis elles y transportent de ces petites vaches vertes qui trouvent dans ces racines mises à nu une nourriture qu'elles transmettent aux fourmis sous la forme d'une liqueur sucrée.
Où vont ces fourmis en bataillon serré? Je ne dirai pas comme Virgile: nigrum it campis agmen, un bataillon noir marche à travers les champs. Celles-ci sont d'une espèce différente, elles sont de couleur rousse, et vont attaquer un fourmilière de fourmis noires.
Il semble voir les Cimbres et les Teutons à la blonde crinière envahir les contrées du midi.