Elles ont découvert le fort de leurs ennemis, elles descendent à l'assaut, répandent la terreur et la mort; puis, bientôt maîtresses de la place, elles enlèvent les œufs et les larves des fourmis noires qu'elles emportent triomphantes dans leurs retraites. Là, elles les verront naître, les élèveront dans l'obéissance et l'ignorance de leur famille véritable. Ces fourmis noires sont les ilotes, les esclaves des fourmis rouges, qui les font travailler avec elles et à leur profit.
Si vous êtes un peu déshabitué, mon ami, de mesurer l'importance des choses à la taille de ceux qui les font, vous m'avouerez qu'il n'y a aucune différence entre ces insectes qui vivent sous l'herbe et les hommes qui marchent dessus. Si la taille est d'une si grande importance, les chevaux, les bœufs, les chameaux et les éléphants sont bien au-dessus des hommes. Est-il, dans les fastes de la gloire militaire des hommes, une bataille qui se puisse raconter autrement que celle de ces fourmis que nous avons sous les yeux? Et quand on pense que le souverain créateur et le maître des hommes et des fourmis les voit de si haut, croyez-vous que les uns aient plus d'importance que les autres à ses yeux. Combien d'hommes souriraient en nous voyant regarder des fourmis, qui pensent que Dieu a sans cesse les regards sur eux et passe son éternité à se préoccuper de ce qu'ils pensent de lui.
N'avons-nous pas, comme ces fourmis, des ailes que nous développons à l'époque où l'amour nous élève au ciel; ces ailes ne nous sont-elles pas arrachées plus tard par les nécessités de la condition humaine, par d'autres gens qui, étrangers aux ravissantes poésies de l'âme et de l'amour, nous ramènent aux réalités de leur existence et nous enchaînent sur la terre parmi eux, pour nous y occuper de vils calculs et de lucres honteux?
Sérieusement, mon ami, n'êtes-vous pas surpris des merveilles qui entourent l'homme, et qu'il ne se donne pas la peine de regarder? n'êtes-vous pas honteux de tout le chemin que vous avez fait, de toutes les fatigues que vous avez éprouvées, de tous les dangers que vous avez courus, quand vous comparez les récits que vous avez le droit de me faire à ceux que je vous fais sans sortir de chez moi? Et c'est en vain, mon ami, que vous comptez, pour rétablir l'équilibre, sur les broderies que tout voyageur ajoute à son canevas; je ne vous dis que des vérités, mais des vérités que vous n'auriez pas inventées. Le mensonge est toujours obligé de se soumettre au soin gênant d'être vraisemblable, la vérité marche sans ce souci mesquin et embarrassant.
Je me rappelle un des plus amusants contes de fées que j'aie lus; j'en ai lu beaucoup, et je les aimais autrefois.
Trois princes sont envoyés au hasard par le roi leur père pour lui rapporter des merveilles des pays lointains. Celui dont le présent sera le plus extraordinaire lui succédera sur le trône. Le plus jeune, celui que le conteur favorise évidemment, apporte une noix, ses frères sourient dédaigneusement. On casse la noix, il en sort une noisette, la noisette renferme un pois, le pois une graine de chènevis, le grain de chènevis un grain de millet; on ouvre le grain de millet, et l'on lire du grain de millet une pièce de toile de vingt aunes de long.
Certes, quand je lisais avidement tant de beaux récits, quand je voyais tant de génies, d'enchanteurs, de fées, de belles princesses, de princes amoureux et braves, il m'est arrivé plus d'une fois, à la fin du volume, de m'arrêter et de continuer le rêve dans mes pensées; puis je me réveillais et je pleurais de douleur de ne vivre que dans la vie, au lieu de vivre dans les contes des fées; mais bientôt je découvris que la vie réelle renfermait cent fois plus de merveilles que ces charmantes épopées; et je me consolai de mon sort.
Amoureux, je me sentis couvert des armes enchantées qui rendaient les chevaliers invulnérables. Ma force me semblait invincible et mon courage au-dessus de ma force. La pensée de celle que j'aimais était un talisman; son nom, une parole magique qui triomphait des obstacles et rendait tout impuissant contre moi.
Un jour, j'allais chercher sous l'eau un malheureux qui se noyait; il me saisit, s'enlaça autour de moi comme un serpent; j'allais mourir avec lui, je prononçai le nom de Magdeleine, et, animé d'une force surnaturelle, je revins sur l'eau portant le noyé sur un bras et nageant de l'autre.
Une autre fois, je lui écrivis: