—Je serai exact.

—A demain.

—A demain.

Le lendemain mademoiselle Aglaé et sa sœur vinrent un peu après onze heures; mais Arnold fut désagréablement surpris en voyant que c'était M. Dulaurier qui les accompagnait. Presqu'au même instant entrait M. Réault; lui et M. Dulaurier se connaissaient, tous deux se firent des excuses de n'avoir pas encore été visiter respectivement les tulipes l'un de l'autre. Ah! Monsieur, disait l'un, le mois de mars m'a fait bien du tort.—Monsieur, disait l'autre, je vous prierai d'être indulgent le mois d'avril m'a bien maltraité. Le déjeuner était servi; les dames furent surprises, annoncèrent qu'elles ne mangeraient pas et finirent par s'humaniser. Pendant le déjeuner, Arnold s'assombrit visiblement: il crut remarquer entre mademoiselle Aglaé et M. Dulaurier, des signes d'intelligence qui le livrèrent en proie à une horrible perplexité; mais la sœur de mademoiselle Aglaé la lui ôta bientôt en lui annonçant que sa sœur et M. Dulaurier se mariaient dans trois semaines. Arnold comprit alors que «l'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.» Arnold était abasourdi du coup, tantôt il restait sombre et silencieux, tantôt il se livrait à des accès d'une gaîté peu probable et assez mal imitée. On le plaisanta fort sur sa muraille peinte et sur ses arbres à l'huile; enfin, on en vint aux tulipes, aux douze tulipes. C'étaient des tulipes prises au hasard et fort différentes entre elles: l'une était entièrement du plus beau jaune, une autre ouvrait son calice d'un rouge si éclatant que la vue ne s'y pouvait arrêter; celle-ci avait le fond jaune, et sur ce fond s'étalaient des rameaux bruns et noirs; deux avaient le fond blanc, comme celles de M. Réault; de ces deux, l'une était panachée de violet, l'autre de rose. M. Réault et M. Dulaurier se regardèrent. M. Dulaurier sourit, mais M. Réault, après quelques efforts difficilement comprimés, finit par se laisser aller à la plus violente explosion de rire. Les deux femmes et Arnold le regardèrent avec quelque inquiétude, craignant qu'il ne fût pris de quelque accès de folie; mais après cinq ou six minutes il put parler et ses paroles étaient entremêlées de nouveaux éclats de rire. «Ah! mon cher Arnold, je ris trop, cela me ferait mal. Vous appelez cela?

—Parbleu des tulipes.

—Des tulipes! ah! mon Dieu; mais vous me ferez étouffer, parole d'honneur.» Et il se remit à rire de plus belle. Arnold, qui avait pour d'autres raisons tant de colère dans le cœur, était trop heureux d'avoir une occasion de se fâcher contre quelqu'un; il ne regrettait qu'une chose, c'était que ce quelqu'un ne fût pas M. Dulaurier. Cependant, faute de mieux, il demanda froidement à M. Réault s'il serait assez bon, quand son accès serait passé, pour lui en expliquer le sujet.

—Ah! mon cher monsieur, ne vous fâchez pas, mais vraiment ce n'est pas ma faute. Je serais désolé de vous offenser; mais c'est que c'est trop drôle, et surtout, si vous vous étiez vu, quand vous m'avez dit que vous appeliez cela des tulipes.

—Mais vous, Monsieur, quel nom donnez-vous à ces fleurs?

—Quel nom, mon cher monsieur, je ne leur donne pas de nom, elles n'en méritent pas. Écoutez, monsieur Dulaurier, parlez donc aussi; car je veux que M. Arnold sache que ce n'est pas moi seul qui trouve ses tulipes un peu drôles. Oh! la, la; non cela fait mal de rire comme cela.