M. Dulaurier, plus calme, expliqua à Arnold que, il y a cinquante ans environ, les amateurs de tulipes n'avaient que des tulipes à fond jaune panaché de rouge et de brun; que toute tulipe à fond blanc était alors rejetée des collections. A cette époque, comme on avait épuisé toutes les folies imaginables pour les tulipes à fond jaune, on songea à en recommencer une série toute nouvelle pour les tulipes à fond blanc. Après de longs débats entre les révolutionnaires et les partisans des anciennes tulipes, les fonds blancs l'emportèrent, et les fonds jaunes furent honteusement expulsés des plates-bandes et publiquement traités dans des livres et des pamphlets de fleurs dégoûtantes. Ceux qui s'obstinèrent à en laisser fleurir chez eux s'attirèrent les épithètes de fleurichons et de curiolets. Pour ce qui est des tulipes d'une seule couleur, jamais elles n'ont été admises par les susdits amateurs, pas plus par les partisans des fonds jaunes que par les séides des fonds blancs, et enfin pour vos deux tulipes à fond blanc, elles sont absurdes, les pétales étant pointus.

Alors une conversation s'engagea entre MM. Dulaurier et Réault. C'est singulier, disait celui-ci, de voir le goût de nos pères; voici le bizarre noir que nos ancêtres trouvaient très bon marché pour leurs dix écus et dont je ne voudrais à aucun prix dans ma basse-cour avec mes poules.

—Mais, disait M. Dulaurier, n'est-ce pas ici la tulipe de Maëstricht qui fit tant de bruit en 1811 et 1812.

—Eh! mon Dieu, oui.—Cela fait pitié.

—Ne m'en parlez pas.

Enfin la visite se termina à la grande joie du malheureux Arnold, qui put, une fois seul, se livrer à son chagrin et à sa colère. Depuis ce jour, tout alla de mal en pis. Le voisin Durut gardait dans son cœur une blessure immortelle, memorem iram. Dans l'espace de quatre mois il entama contre Arnold cinq procès: sous prétexte que le mur mitoyen avait besoin de réparation, il le fit démolir et reconstruire à frais communs au milieu de la belle saison en mettant les maçons à même le jardin d'Arnold qu'ils écrasèrent. Arnold avait fait faire un bassin qui recevait l'eau de la pluie; M. Durut déterra que la coutume de Paris, article 217, ne permet de faire des cloaques qu'à six pieds de distance du mur mitoyen, et le bassin était à cinq pieds un tiers. Cette fois, l'homme d'affaires d'Arnold ne fut pas de l'avis de M. Durut; il répondit qu'un bassin ne devait pas être appelé cloaque, et que plusieurs législateurs avaient fait cette distinction, entre autres Goupi, qui observe que la coutume de Paris, en prescrivant cette distance de six pieds, n'a pas eu en vue d'obvier au dommage que pourrait causer la filtration des eaux, puisqu'elle ne l'exige pas pour les puits quoique le même danger de filtration s'y rencontre; d'ailleurs à quelque distance que soient les puits ou cloaques, celui qui les fait construire est toujours responsable du dommage qui serait causé par la filtration. La principale raison, dit Goupi et disait l'homme d'affaires d'Arnold, n'est que pour éloigner de chez le voisin la mauvaise odeur qu'exhalent certaines fosses à eau et cloaques; mais, et ici Degodets, autre légiste, est d'accord avec Goupi, la disposition de l'article 217 de la coutume de Paris ne peut pas s'étendre aux puisards et fosses recevant l'eau de la pluie, laquelle n'exhale pas de mauvaise odeur. La coutume d'Orléans, article 243, établit également cette distinction, et Pothier la fait hautement dans son traité du Contrat de Société, article 5, de la communauté des murs mitoyens. M. Durut répondit, l'homme d'affaires répliqua, les tribunaux furent invités à juger la question: on donna raison à l'homme d'affaires dans sa distinction, ce qui fut confirmé en appel et en cassation; mais Durut ne s'abattait pas pour si peu, il fit un nouveau procès. Dans ses nouvelles conclusions, il admettait la définition et la distinction adoptées par le tribunal; il demandait à faire preuve que le bassin d'Arnold méritait le nom de cloaque, et conséquemment rentrait sous l'application de l'article 217 de la coutume de Paris et de l'article 243 de la coutume d'Orléans. Des experts furent nommés à l'effet de faire une descente sur les lieux et d'éclairer le tribunal. Or, dans la nuit qui précéda la visite des experts, Durut, par-dessus le mur, jeta tant d'ordures, d'eaux inqualifiables et de débris étranges dans le bassin, qu'il se trouva métamorphosé en mare infecte et par suite déclaré cloaque par les experts, ce qui amena contre Arnold une condamnation avec dépens, l'obligeant à détruire son bassin. Un autre procès l'obligea à manger ses pigeons qui dévoraient la maison du voisin. Enfin, un jour dans un accès de colère, il s'emporta, je ne sais comment, jusqu'à menacer M. Durut d'un coup de fusil. Celui-ci commença un procès criminel qu'Arnold ne put arrêter qu'en achetant à l'amiable, et un tiers en sus de sa valeur, la propriété de Durut. En un mot, au bout de deux ans les douze oignons de tulipes revenaient à Arnold à la somme de 300,000 francs.

Pour moi, mon bon ami, je n'ai de fleurs que pour les voir et non pour les montrer; je n'ai qu'une cinquantaine de tulipes de toutes les couleurs, je n'en rejette aucune de celles qui me font l'honneur de fleurir chez moi, pas même celles selon le cœur des grands amateurs, et je n'ai pas de voisin, ce qui me rappelle deux aphorismes remarquables de je ne sais quel bouffon.