L'architecture, dans sa plus grande magnificence, a inventé le chapiteau corinthien, qui n'est que l'imitation imparfaite de cinq ou six feuilles d'acanthe. D'où vient qu'on paie si cher l'imitation de ce qui ne coûte rien? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus honteux sentiments des hommes.

Du pied d'un de ces hêtres s'élève un lierre qui l'embrasse, comme un serpent, de ses replis puissants, et domine sa tête de ses feuilles luisantes et de ses bouquets de petits fruits verts et noirs aimés des grives et des merles.

Moi-même, n'ai-je pas un jour acheté une petite table supportée par une colonne en bois sculpté? Cette colonne représente un tronc d'arbre enlacé par un lierre; c'est d'un fini précieux pour du bois, mais la perfection des arts est d'une révoltante grossièreté à côté de la nature. Eh bien moi, j'ai payé cela deux cents francs! Deux cents francs péniblement gagnés à écrire à l'ombre, dans ma chambre, des choses inutiles, haineuses, quand j'aurais pu, pour rien, voir de si beaux lierres sous le ciel, dans de vrais arbres au soleil, le cœur plein de joie, de bonté et d'amour Derrière les belles colonnes s'élève, mais s'élève bien peu, une petite maison couverte d'un toit de chaume, qui dépasse beaucoup de chaque côté les murailles. Une vigne tapisse la maison de son magnifique feuillage vert l'été, et pourpre à l'automne.

Mais ici se développe un luxe à faire crever de rage et d'envie les riches et les puissants. Un velours mille fois plus fin, plus brillant, plus chatoyant, plus riche que celui qu'on étale avec tant d'économie au-dedans des palais, qu'on a si peur de gâter ou de froisser, un velours vert couvre entièrement le toit de chaume de la maison, et c'est là un vrai et beau luxe. On n'en frémit pas; on n'en est ni l'esclave ni la victime; on le laisse exposé au vent et à la pluie; on peut le gâter: quand celui-là ne sera plus frais, il y en aura d'autres. Ce velours est de la mousse.

Puis, sur la crête, fleurissent des iris; au milieu de leurs feuilles en lames d'épées sortent des hampes de fleurs violettes qui se baignent dans l'air et dans le soleil.

Et aucune de ces splendeurs ne s'use, ne se râpe, comme il arrive aux richesses factices. L'année prochaine, la mousse sera plus épaisse; l'année prochaine, les iris auront encore plus de fleurs violettes; l'année prochaine, les colonnes qui sont devant la maison seront plus hautes et plus grosses.

Et, à quoi sert ce riche velours? A rien autre chose qu'à préserver de la pluie qui glisse sur sa soie la pauvre paille des pauvres habitants de cette pauvre maison! Voilà un luxe! Oh! oui: Dieu aime les pauvres! Mon bon ami, malheureusement, l'homme est trop bête; il dédaigne les richesses gratuites pour user sa vie à la poursuite des pauvretés coûteuses.

Certes, l'homme qui vivrait seul dans une île déserte, ne s'occuperait d'avoir ni de riches habits, ni de somptueux ameublements. Donc, c'est pour les faire voir aux autres qu'on se procure souvent, avec tant de peine, quelquefois avec tant d'infamies, tout ce qu'on appelle le luxe. Eh bien, quel effet produit sur les autres cette exhibition magnifique? Rien autre chose que de leur inspirer de l'envie et de la haine, de les mettre à l'affût de vos vices et de vos ridicules.

Mais que dire à des gens qui, entourés de tant de miracles, s'avisent parfois d'en demander à Dieu ou à ses ministres, et qui, lorsque Dieu et lesdits ministres s'avisent de leur en faire, se contentent de beaucoup moins que de ce qu'ils foulent chaque jour aux pieds?

En effet, croyez-vous que ce soit un aussi grand prodige d'avoir changé l'eau en vin aux noces de Cana que d'avoir, au commencement du monde, créé l'eau des sources, des rivières et des fleuves?