Revenons au bord de notre ruisseau, voyageur à la fois sédentaire et vagabond que je suis.

Le pied dans l'eau, les wergiss-mein-nicht élèvent leurs épis de petites fleurs bleues. Cette jolie plante a reçu de parrains et de marraines inconnus plusieurs jolis noms, de jeunes parrains sans doute, des parrains amoureux, et des marraines charmantes et aimées. Les Allemands l'appellent Wergiss-mein-nicht, les Français Ne m'oubliez pas, ce qui n'en est que la traduction, ainsi que le Forget me not des Anglais.

Je vous ai raconté, mon ami, il y a longtemps, que deux amants qui devaient être mariés le lendemain se promenaient au coucher du soleil sur les bords du Danube; la fiancée aperçut une touffe de Wergiss-mein-nicht, elle désira l'avoir pour fixer, en la conservant, le souvenir de cette belle soirée; l'amant, en voulant la cueillir, tomba dans le fleuve, et sentant ses forces l'abandonner, oppressé, étouffé par l'eau, il rejeta sur le rivage la touffe de fleurs qu'il avait arrachée en voulant se retenir, puis il disparut sous les flots pour toujours; et on avait traduit cet adieu par ces mots, qui sont restés le nom de la fleur, Wergiss-mein-nicht, ne m'oubliez pas.

Les bestiaux qui paissent dans les prés en sont fort avides et la broutent; mais cela ne sert qu'à les faire refleurir une seconde fois à l'automne, ce qu'elle ne ferait pas sans cela. Les savants font pis que les bestiaux, ils la dessèchent et l'aplatissent dans leurs herbiers, et ils l'appellent Myosotis scorpioïdes, Oreille de souris à forme de scorpion. Ce nom leur a été reproché déjà par un autre savant qui s'appelait Charles Nodier, mais qui était en même temps un homme de beaucoup d'esprit.

LETTRE XVII.

Ce ruisseau, qui traverse mon jardin, sort des flancs d'une colline couverte d'ajoncs, ça été longtemps un heureux ruisseau; il traversait des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se baignaient ou se miraient dans ses ondes;—puis, il entrait dans mon jardin.—Là, je l'attendais; je lui avais préparé des rives vertes;—j'avais planté, sur ses bords et dans ses eaux, toutes les plantes qui fleurissent dans le monde entier, au sein et sur la rive des eaux pures;—il traversait mon jardin en chantant sa mélancolique chanson; puis, tout parfumé de mes fleurs, il sortait de mon jardin, traversait encore une prairie, et allait se précipiter dans la mer à travers les flancs abruptes de la falaise qu'il couvre d'écume.

C'était un heureux ruisseau; il n'avait absolument rien à faire que ce que je vous ai dit:—Couler, rouler, être limpide, murmurer—entre des fleurs et des parfums.