Il menait la vie que j'aie choisie et que je me suis faite, et que je mène,—quand on veut bien me laisser tranquille, quand les méchants, les intrigants, les fripons, les sots,—ne me forcent pas de retourner au combat,—moi, l'homme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.

Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.

Mon cher frère Eugène, un jour, et l'habile ingénieur Sauvage, l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau, et parlaient assez mal de lui.—Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui flâne sans honte, qui coule au soleil, qui se vautre dans l'herbe,—au lieu de travailler et de payer le terrain qu'il occupe comme le doit tout honnête ruisseau.—Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre?

Et aiguiser les outils, ajouta Sauvage?

Et scier le bois, dit mon frère?...

Et je tremblai pour le ruisseau;—et je rompis l'entretien en criant très fort sous prétexte que ces envieux, ces tyrans, bientôt peut-être, marchaient sur mes vergiss-mein-nicht. Hélas! je ne pus le protéger que contre eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté où il se jette à la mer. Cet homme ne me fit point l'effet d'y rêver ou d'y chercher des rimes ou des souvenirs,—ou d'y endormir ses pensées au murmure de l'eau.—Mon ami, disait-il au ruisseau,—tu es là que tu te promènes, que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie;—moi je travaille, je m'éreinte... Il me semble que tu pourrais bien m'aider un brin; c'est pour un ouvrage que tu ne connais pas, mais je t'apprendrai; tu seras bien vite au courant de la besogne;—tu dois t'ennuyer d'être comme cela à ne rien faire?—ça te distraira de faire des limes et de repasser des couteaux.—Bientôt une roue, des engrenages, une meule furent apportés au ruisseau. Depuis ce temps il travaille; il fait tourner une grande roue qui en fait tourner une petite qui fait tourner la meule; il chante encore, mais ce n'est plus cette même chanson doucement monotone et heureusement mélancolique. Il y a des cris et de la colère dans la chanson d'aujourd'hui; il bondit, il écume, il travaille,—il repasse des couteaux. Il traverse toujours la prairie et mon jardin, puis l'autre prairie;—mais au bout l'homme est là qui l'attend et qui le fait travailler.—Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui: je lui ai creusé un nouveau lit dans mon jardin, de sorte qu'il y serpente plus longtemps et en sort plus tard;—mais il n'en faut pas moins qu'il finisse par aller repasser des couteaux.—Pauvre ruisseau! tu n'as pas assez caché ton bonheur sous l'herbe;—tu auras murmuré trop haut ta douce chanson!

LETTRE XVIII.