Il y a cette différence entre les amazones de l'antiquité et celles que nous rencontrons sur nos promenades, que celles-là se brûlaient un sein, et que celles-ci, grâce à des artifices de couturières, en exhibent aux yeux beaucoup plus que la nature ne leur en a réellement accordé.
LES ANTHROPOPHAGES.
Vous seriez bien vain, mon cher ami, si vous pouviez, sans trop mentir, intituler ainsi une de vos lettres: Les Anthropophages! Voilà qui rehausse bien un voyageur dans sa propre estime et dans l'admiration de ses contemporains, d'avoir vu préparer la broche destinée à le faire rôtir!
Nos vêtements, sous prétexte d'honnête pudeur, ne cachent que des jambes mal faites ou des cuisses maigres, et autres défectuosités dont l'aspect porterait par trop atteinte à la chasteté. Les femmes surtout font un singulier abus du vêtement, loin de s'en servir pour cacher leurs formes, elles s'en servent pour montrer fastueusement de ces formes beaucoup plus qu'elles n'en ont réellement. Grâce au mensonge de nos habits, on ne sait guère à quoi s'en tenir les uns sur les autres, et on en est venu à aimer les habits, à s'éprendre de la laine, et à se passionner pour de la soie. Mais c'est une attestation avantageuse, que de pouvoir établir que telle peuplade de gourmets vous a jugé gras, dodu et tendre, a pensé que vous feriez un manger excellent, et a décidé en conseil privé que vous seriez non pas bouilli et assaisonné au riz, comme une vieille volaille; non pas cuit en ragoût et relevé de condiments violents et d'assaisonnements énergiques, comme une viande fade et sans goût, mais honorablement mis à la broche ou sur le gril, et servi au cresson ou simplement dans votre jus.
Je crains à chaque instant, mon cher ami, de recevoir une lettre de quelque compagnon de vos voyages, qui me dise:
Monsieur,
Le 12 août 18..., le roi de l'île ***, ayant donné un grand dîner à l'occasion de ses noces avec la princesse de l'île de ***, j'ai la douleur de vous annoncer que notre malheureux ami y a figuré comme plat du milieu; si ces détails peuvent apporter quelque soulagement à votre douleur, je vous dirai que les sauvages l'ont trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas! avant cette funeste catastrophe, etc.
Mais il n'y a guère d'anthropophages, les hommes ont renoncé à se manger entre eux; ils se tuent encore, il est vrai, pour un oui ou pour un non, sous forme de duel; ils se tuent sans savoir pourquoi, comme militaires et sous prétexte de gloire; ils se ruinent, ils s'emprisonnent, ils se privent les uns les autres de pain, d'air et de liberté, etc.; de ces observations et de mille autres qu'on pourrait faire, il appert que s'ils ne se mangent plus les uns les autres, ce n'est pas par un sentiment de charité et d'amour du prochain, mais simplement parce qu'il est bien reconnu et établi aujourd'hui que l'homme est un mets plus que médiocre, dur à digérer et d'une saveur désagréable.
Je n'ai donc pas beaucoup à craindre, mon ami, que vous soyez à la broche pendant que je vous écris ces lignes; ce qui me chagrinerait à la fois et pour vous et pour ces malheureux sauvages, qui, si vous n'avez pas pris un peu d'embonpoint dans vos pérégrinations, feraient un assez mauvais dîner.
Il n'en est pas de même de moi: je suis en ce moment au milieu d'une peuplade d'anthropophages réels, qui, vu leur taille, ne mangent pas l'homme en un seul repas, mais néanmoins se repaissent avidement de son sang; je suis au milieu d'eux, et j'y reste; je les regarde, j'étudie leurs mœurs; je me sacrifie pour l'instruction des autres hommes!