Il s'agit d'une sorte de bête féroce qui vole et fond sur l'homme avec la rapidité de l'éclair, s'abat et se cramponne sur sa chair nue, et y enfonce un instrument dont voici l'agréable appareil: d'un étui qu'il porte à la tête, il sort cinq ou six armes, les unes dentelées et barbelées, les autres pointues ou coupantes. Quand il a suffisamment scarifié notre chair, de chacune de ces lames qui sont toutes creuses il se met à aspirer de notre sang autant qu'en peuvent contenir ses intestins, qu'il a soin de débarrasser à mesure de tout ce qui pourrait y tenir de la place et y causer de l'encombrement.
Cet animal est connu sous le nom de cousin, et il y a besoin d'un assez fort microscope pour voir et discerner les formes de ses armes; mais si nous considérons le mal qu'il nous fait, non pas relativement à la douleur que nous ressentons, mais proportionnellement à sa taille, relativement à la manière dont il procède, à sa voracité, qui le fait s'exposer à la mort sans essayer de fuir une fois qu'il est à même notre sang, et jusqu'à ce qu'il ne puisse plus en contenir, jusqu'à ce qu'il en soit gonflé comme une outre et au point d'être méconnaissable; si l'on considère aussi la forme cruelle de ses armes, qui, en outre, sont toutes empoisonnées, comme le prouvent l'irritation et les tumeurs que causent leurs blessures, il faut avouer que nous ne connaissons pas dans la nature d'animal aussi féroce et aussi sanguinaire.
Couché sur l'herbe, penché sur une partie du ruisseau qui a débordé sur le gazon et y a laissé une flaque d'eau stagnante, mes regards sont attirés par de singuliers petits poissons; ils ont un peu la forme et tout à fait la grosseur d'une forte épingle, à laquelle on couperait avec sa pointe les deux tiers de sa longueur, ou plutôt ce sont de petits poissons pareils aux dauphins de la fable, aux dauphins des peintres, aux dauphins d'Arion, mais réduits à la grosseur d'une grosse tête d'épingle. Ils sont d'une remarquable vivacité. Au repos, ils se laissent flotter à la surface de l'eau, la tête en bas, parce que le conduit qui leur permet de respirer est placé à l'extrémité de la queue. Voient-ils la moindre inquiétude, ils se roulent, nagent avec rapidité, s'enfoncent et disparaissent. Ils se nourrissent probablement d'insectes imperceptibles qu'ils trouvent dans l'eau, ou de certaines petites parties de terre ou de vase.
Mais voici le moment le plus important de la vie de nos petits dauphins. Vous les voyez changer leur position; leur tête n'est plus en bas, elle flotte sur l'eau; elle se gonfle, et sa peau brune se fend. Alors de cette fente sort une tête bientôt suivie d'un corps: vous reconnaissez le cousin qui a accompli les phases de sa première existence, et qui va entrer dans une nouvelle vie. La dépouille qu'il va quitter, son ancienne peau, devient pour lui un petit bateau qui le porte sur l'eau; car cet insecte, qui tout à l'heure vivait dans l'eau, et qui serait mort au bout de deux ou trois secondes si vous l'en aviez tiré, n'a maintenant rien tant à craindre que l'eau; il périrait inévitablement s'il la touchait. Le voici droit placé sur son ancienne peau, absolument comme un rameur dans son bateau. Le moindre souffle d'air est pour lui, comme vous pouvez le penser, une épouvantable tempête, eu égard aux dangers mortels que l'eau lui ferait courir et au peu d'épaisseur de son navire. Le bateau vogue çà et là au hasard pendant qu'il achève de se tirer dehors; puis, s'il arrive à ce résultat sans être mouillé, il s'envole et va à la chasse aux hommes, jusqu'au jour où le soin de sa postérité le ramènera sur le bord de quelque mare ou de quelque autre eau stagnante. Là, cramponné sur le bord, il livre à l'eau des paquets d'œufs qui s'écartent et prennent le large, flottant à la surface. Au bout de quelques jours, par une ouverture pratiquée au-dessous des œufs, s'échappent de jeunes dauphins, qui se trouvent ainsi naître dans l'eau, ou ils doivent vivre jusqu'à leur transformation.
C'est ce qui attirait tout à l'heure cette jolie lavandière sur le bord du ruisseau, c'est ce qui l'a déterminée à placer son nid au pied du peuplier blanc, où je l'ai découvert. C'est une des principales nourritures des hirondelles, et il est probable que c'est lorsqu'elles ne voient plus de cousins qu'elles prennent le parti de quitter nos climats.
Dans la même flaque d'eau sont de petits vers allongés, d'un beau rouge; ils passent leur vie à faire des mouvements tellement rapides, que l'on dirait des huit en chiffres; il viendra un moment où ils se métamorphoseront en tipule, une sorte de cousin innocent qui ne mange personne que je sache, mais qui est confondu avec eux dans la même peine et dans la même nourriture par les oiseaux. Ces transformations sont des spectacles fort curieux, et qu'il ne faut que se baisser un peu pour voir. Pendant tout l'été, de midi à quatre heures, on ne peut se pencher sur une flaque d'eau stagnante sans voir en un quart d'heure vingt à trente dauphins rendre des cousins captifs à l'air et au soleil, absolument comme la baleine qui rejeta Jonas sur le rivage.
Malgré les sujets de plaintes que peuvent vous donner les cousins, il faut dire que ce sont de plus jolis insectes qu'ils n'en ont l'air; ils portent au devant de la tête des antennes en riches panaches, et leurs yeux qui, sous certains aspects, ont l'air de petites émeraudes, deviennent, vus sous un jour différent, de très-étincelants rubis.
J'ai été piqué plus de dix fois aujourd'hui pour étudier les armes de ces anthropophages, sur lesquelles je pourrais maintenant, si je ne tenais par-dessus toute chose à rester un ignorant et à en garder la réputation, écrire un traité spécial de armis.
Quoi qu'il en soit, croyez à l'amitié de ce qui reste du plus dévoué des amis.