Alors on apaisait la fureur des bêtes les plus farouches; alors on persuadait aux pierres de s'assembler elles-mêmes en muraille et de se cramponner solidement les unes aux autres; alors le son d'une flûte d'avoine endormait Argus.
Aujourd'hui qu'on a inventé et perfectionné tant d'instruments, aujourd'hui qu'on méprise non-seulement les musiciens des siècles passés, mais encore et surtout les musiciens d'hier, aujourd'hui il ne s'agit plus de bâtir des villes, d'apaiser des lions ou d'atteler des dauphins; aujourd'hui on ne peut plus décider les hommes à venir seulement écouter la musique. En effet, à l'Opéra, pour que les gens consentent à être là pendant qu'on souffle dans certains instruments et qu'on frappe sur d'autres, il est nécessaire de leur montrer des danseuses décolletées par en haut et par en bas jusqu'à la ceinture; des danseuses qui n'ont de vêtements que bien juste de quoi rendre la nudité plus indécente; des danseuses plus que nues, car elles montrent aux yeux plus encore que ce que la nature leur a donné. Il faut inventer toutes sortes de moyens et de mensonges pour persuader aux gens que tout le monde y va, sans quoi personne n'y irait.
Dans les concerts, savez-vous combien de bassesses font les pauvres diables qui les donnent, pour obtenir que les gens leur accordent dix francs, sous prétexte d'entendre des morceaux qu'ils entendent soixante fois chaque hiver?... Savez-vous quels tristes gluaux il leur faut tendre, quelles humiliations il leur faut accepter, quelles sottises il leur faut subir!
Midas avait préféré la flûte de Marsyas à la lyre d'Apollon. La flûte de Marsyas se composait de sept tuyaux d'avoine ou de roseau;... la lyre d'Apollon était une écaille de tortue sur laquelle étaient tendues trois ficelles. Apollon se fâcha, et il eut moins tort qu'on ne l'a toujours dit. En effet, les deux instruments devaient être également ennuyeux et parfaitement insupportables: il n'y avait pas de choix à faire, et on pouvait prendre pour de la malveillance la supériorité qu'accordait le roi Midas à l'avoine sur la tortue.
Apollon agit alors comme feraient bien des pianistes, s'ils l'osaient; il écorcha son rival et fit naître des oreilles d'âne à son juge.
Le roi Midas cacha ses oreilles comme il put, mais il fut obligé de les confier à son barbier, lequel, ne pouvant plus garder un pareil secret, fit un trou dans la terre, et, quand le secret l'étouffait, il allait en débarrasser son gosier eu mettant sa tête dans le trou, et en disant: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.» Des roseaux crûrent dans ce trou, et quand ils étaient agités par le vent, au lieu de murmurer simplement comme font les autres, et comme le doivent d'honnêtes roseaux, ils disaient: «Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne.»
Après cette vieille histoire, nous n'osons pas parler d'un roseau, sceptre triste et ironique, accompagnant une couronne d'épines.
Le roseau (calamus) a été la première plume. Le roseau servait à faire des flèches et des cannes:
| Lethalis arundo. (Virg.) |
| .... Equitare in arundine longa. (Hor.) |