De ce jour on a une partie de soi-même dans la tombe, de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.
En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux; et les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble, toutes choses qui vous rappellent les morts et vous parlent d'eux.
J'avais dans un coin solitaire du jardin trois jacinthes que mon père avait plantées, et que la mort l'a empêché de voir fleurir. Chaque année, l'époque de leur floraison était pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse; c'était un mélancolique souvenir, qui renaissait et refleurissait tous les ans, et exhalait certaines pensées avec son parfum. Les oignons sont morts aussi, et rien ne vit plus que dans mon cœur.
Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi, par le souvenir et la pensée, suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s'y enfermer vivant avec les morts! Quel triste privilége! Et pourtant quel est celui de nous qui voudrait le perdre? Quel est celui qui voudrait oublier tout à fait?
Vale.
LETTRE XXIII.
Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est le roitelet, non pas le même que celui qui habite un coin de ma vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle le roitelet troglodyte.